L’abbé et l’écolo

Alain Lipietz  • 1 février 2007
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Certaines morts pèsent plus lourd qu’une montagne. Celle de l’abbé Pierre, nous l’attendions le coeur serré. Depuis le temps qu’il était le défenseur des plus pauvres, des soutiers de la Reconstruction aux premiers exclus du néolibéralisme. Aidant les sans-droits à prendre en main leur destin, sans jamais exempter l’État de ses responsabilités. Sans jamais lâcher prise, quand tous les Grands Intellectuels les avaient oubliés. Il fut l’un des seuls à soutenir les premières tentes de sans-logis, montées à Paris, avec le DAL et les Verts, quai de la Gare et esplanade de Vincennes, en 1992.

L’abbé Pierre partageait si intimement nos engagements et nos doutes que, lors de la guerre de Bosnie, il accepta d’être tête de liste des Verts pour les élections européennes de 1994. Sa hiérarchie le lui interdit.
Pourtant, l’abbé Pierre, champion hors catégorie de la popularité, fut un jour victime d’un lynchage médiatique et dut se cacher. Il avait eu le tort de soutenir Roger Garaudy, auteur d’un livre négationniste qu’il avoua ensuite n’avoir pas lu. Il s’était défendu en aggravant plutôt son cas sur la politique israélienne, à tel point qu’il avait préféré disparaître. Nul ne savait où il se terrait.

À cette époque, les dirigeants d’Emmaüs International m’invitèrent à un petit colloque sur l’exclusion, dans les Abruzzes. À la pause, nous abordâmes évidemment « l’affaire ». Je ne leur cachai pas mon dépit : « C’était un des rares qui pouvaient encore parler en faveur des pauvres. Avec sa maladresse médiatique, nous avons perdu un allié irremplaçable ! Un homme comme lui, maître de l’intervention radiophonique, ne devait pas tomber dans un piège aussi grossier ! » Les dirigeants d’Emmaüs se regardèrent en souriant et me dirent : « C’est un peu notre avis. Mais nous pensons qu’il n’y a que vous pour le lui dire. Nous allons vous le faire rencontrer. » Rentré à Villejuif, je reçus quelques jours plus tard un appel. L’abbé Pierre m’attendait pour dîner. En fait, il était à deux kilomètres de chez moi…

Je traversai le réfectoire d’un refuge pour SDF et entrai dans sa cellule. Il m’apparut minuscule mais, en m’approchant, j’étais plus ému que jamais. L’impression d’approcher un saint vivant.

Le dîner fut des plus frugaux. Il aborda
lui-même le sujet. J’essayai de lui expliquer que les crimes des gouvernements israéliens et les droits du peuple palestinien se suffisaient à eux-mêmes sans qu’on ait à y mêler des appréciations religieuses sur les droits d’Israël à la Terre promise. Israël existait par décision de l’ONU, et le tort du monde fut de n’avoir rien prévu pour protéger les Palestiniens qui se trouvaient lésés…

« Mais justement, dit-il, ce qui m’agace, c’est leur manie de justifier leur droit par des références bibliques ! Moi, je n’ai jamais été antisémite. Je faisais passer la frontière à des Juifs pendant la guerre. Dès que j’ai appris que le concile de Vatican II répudiait l’antisémitisme, j’ai déchiré toutes les pages de mon bréviaire où il était question de « peuple déicide » : depuis le temps que j’attendais ça ! Mais, enfin, Dieu leur a donné cette terre et puis, devant leur inconduite, Il la leur a reprise. » Et, ouvrant sa Bible, il me cita quelques passages d’un prophète (sans doute Osée) : « Tu n’es plus mon peuple… »

J’étais abasourdi par ce mélange des plans. « Mais, mon Père, tentai-je de lui dire, vous savez bien que toute cette histoire est une parabole pour représenter les rapports conflictuels de Dieu et de l’âme humaine ! On ne peut fonder aucun droit géopolitique là-dessus !
­ Comment, mais vous ne croyez pas que ce sont des faits historiques ?
­ Ben non… »
Et je me lançai dans des exégèses qu’il sembla écouter avec étonnement. Je me sentais ridicule. Agnostique, j’étais devant un saint et je lui faisais le catéchisme. J’eus envie de m’enfuir à toutes jambes. Mais lui secouait la tête tristement, les yeux baissés : « Vous comprenez, on ne m’avait pas expliqué tout ça ! Moi, je n’étais pas un dominicain, j’étais un capucin ! »

Il feuilletait sa Bible en murmurant : « Moi, j’aimais bien ces passages où Dieu donne, puis Dieu se fâche, Dieu reprend, puis Dieu pardonne et donne encore… » Et alors, levant sur moi ses yeux pleins de lumière : « Car si Dieu ne peut pas changer d’avis, à quoi sert la prière ? »

Je repartis dans la nuit de notre triste banlieue en mâchonnant cette phrase extraordinaire. Et si les peuples, qui font l’histoire, ne peuvent pas changer d’avis, à quoi sert le militantisme ?

Alain Lipietz est député Vert européen.
Publié dans
Tribunes

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