Luttes de l’immigration, l’histoire occultée

Un collectif de chercheurs retrace les mobilisations de l’immigration postcoloniale en France. Les débuts d’une histoire politique rarement abordée jusqu’ici.

Olivier Doubre  • 24 juillet 2008 abonné·es

On se souvient de l’une des affiches des Beaux-Arts en mai 1968 dont le slogan était : « Travailleurs français-immigrés, tous unis ». Des grèves de 68, auxquelles participent largement les ouvriers immigrés, au Mouvement des travailleurs arabes (MTA) dans les années 1970, des « rodéos » des Minguettes de l’été 1981 aux « émeutes urbaines » qui, depuis vingt ans, secouent régulièrement les banlieues des grandes villes françaises, de la première Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983 jusqu’aux luttes des sans-papiers, en passant par le Comité national contre la double peine (CNDP) ou le Mouvement de l’immigration et des banlieues (MIB), les ­luttes de l’immigration en France ont pris de multiples formes. Or, les travaux en sciences sociales, notamment en histoire, ont été et sont toujours extrêmement rares sur ce qui constitue pourtant un pan entier du mouvement social hexagonal depuis près d’une cinquantaine d’années. « Face au problème de l’écriture de l’histoire, […] force est de constater l’absence d’auteurs d’envergure proches des mouvements de l’immigration (comme un James Baldwin a pu accompagner le mouvement noir aux États-Unis). » C’est dans ces termes qu’Ahmed Boubeker dénonce cette véritable « violence épistémique » qui a ainsi occulté l’histoire des luttes de ces « surnuméraires de la question sociale ».

Aussi, avec son jeune collègue Abdellali Hajjat, le sociologue a réuni un collectif de chercheurs pour commencer à combler cette peu glorieuse exception française qui tend à gommer la mémoire des ­nombreuses mobilisations collectives des immigrés dans un pays où l’histoire « a longtemps été érigée gardienne de la conscience nationale ». Et les auteurs de pointer une des principales ­causes de ce quasi-silence des sciences sociales : « La France a connu cette tension continue d’une société politique qui ne respecte pas ses prin­cipes. […] L’immigration postcoloniale incarne l’exception d’universalité de la cité républicaine »…
L’ouvrage propose, entre autres, des articles des historiens spécialistes des années 68 (Xavier Vigna, Michelle Zancarini-Fournel) et de remarquables contributions sur la « question noire » (Éric Fassin) ou sur les « tensions féministes en régime postcolonial » (où Nacira Guénif-Souilamas, à propos de ­l’association Ni putes, ni soumises, dénonce avec force cette véritable « entreprise » qui n’a du féminisme que le « déguisement » et a gagné en partie son accession aux palais de la République grâce à la désignation du coupable idéal, le « garçon arabe » !).
Mais l’un des apports de l’ouvrage réside surtout dans les entretiens passionnants d’acteurs des diverses expériences revendicatives de l’immigration, comme Saadene Sadgui, qui participe à la fondation des JALB (Jeunes Arabes de Lyon et banlieue) avant de rejoindre le CNDP puis de se rapprocher des Indigènes de la République ; Boualam Azahoum, qui contribue à la création de DiverCité en 1997 ; ou Saïda Kada, militante féministe et musulmane, qui fonde l’association Femmes françaises et musulmanes engagées. On découvre les parcours de chacun et chacune, et notamment les processus de prises de conscience militante, souvent liées à des bavures poli­cières qui frappent de manière tragique un jeune de leur quartier (avant de voir l’auteur du coup de feu mortel acquitté ou condamné avec sursis par une justice accusée d’être « à deux vitesses » ).
Ces expériences forment, au fil des pages, une véritable « trame » qui dessine, par ­touches, « l’histoire occultée des banlieues » . Et, in fine, c’est bien une véritable histoire « politique » qui voit le jour dans ce livre, en inscrivant ces luttes « au carrefour de la question postcoloniale et des cadres nationaux ­traditionnels ».

Idées
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