Halte au carnage

En Méditerranée, le thon rouge, quatre fois trop pêché, est au bord de l’effondrement. Devant l’urgence, l’instance de gestion, réunie du 17 au 24 novembre, pourrait adopter un moratoire sur les prises.

Patrick Piro  • 13 novembre 2008 abonné·es

Chaque année, les chiffres hoquettent : le thon rouge est surpêché dans des proportions effarantes en Méditerranée, première zone de capture mondiale pour cette espèce. Il y a un mois, la Commission internationale chargée de la conservation des thonidés en Méditerranée et dans l’Atlantique (Iccat) livre, débordée, son bilan 2007 : 61 000 tonnes de prises, soit deux fois plus que les 29 500 tonnes de quotas qu’elle a allouées à ses pays membres dans le cadre du plan de sauvegarde du thon rouge adopté en 2006 à Dubrovnik. Lui-même dérisoire : c’est à 15 000 tonnes annuelles qu’il faudrait limiter les prises en Méditerranée pour que la population se renouvelle, martèlent les spécialistes. Une limite respectée jusque dans les années 1980. Mais pulvérisée depuis, avec la prolifération des chalutiers industriels (thoniers senneurs) très sophistiqués, responsables de 70 % des prises de thon rouge de l’Union, et en surcapacité considérable. Mi-juin, alarmée, Bruxelles interrompait avec quinze jours d’avance la saison de pêche des thoniers senneurs de l’Union.
En parallèle, des fermes aquacoles d’engraissage se sont multipliées, où l’on rentabilise la prise de jeunes poissons que ­d’énormes filets vont draguer jusque dans les frayères. Celle des Baléares est dans un état critique.

Illustration - Halte au carnage


Au Japon, le thon rouge méditerranéen, très prisé, se négocie jusqu’à 100 euros le kg.
Kamoshida/GETTY IMAGES

Destination finale : le marché japonais, qui absorbe plus de 70 % du thon rouge méditerranéen. Très prisé, il s’y vend au marché jusqu’à 100 euros le kg !
« Que les tonnages globaux capturés restent importants n’est en rien rassurant », alerte François Chartier, à Greenpeace, qui évoque un précédent notoire : le cabillaud. Sa population, exploitée malgré des alarmes inlassablement répétées pendant les années 1980, s’est brutalement effondrée au large de Terre-Neuve en 1992, sans signe de récupération depuis. De fait, les signes avant-coureurs inquiétants se multiplient. Le nombre de reproducteurs a chuté de près de 40 % en trente ans, et le poids des thons capturés a diminué jusqu’à 30 % ces cinq dernières années. En 2006, les instances de la pêche récréative annoncent qu’aucun trophée de plus de 100 kg n’a été pris, contre plusieurs centaines les années précédentes.
La pêche au thon rouge, pratiquée depuis près de trois mille ans en Méditerranée, est peut-être sur le point de disparaître… et de nombreux petits pêcheurs avec.
Les conséquences seraient aussi dramatiques pour l’écosystème méditerranéen, où l’absence du prédateur emblématique prépare peut-être une prolifération incontrôlable de méduses.
Mi-septembre, un rapport indépendant commandé par l’Iccat à trois chercheurs renommés cloue l’organisation en des termes très inusuels : « parodie de gestion » , « inacceptable » , « honte internationale » … Il recommande la suspension sans délai de la pêche, jusqu’à ce que les pays mettent bon ordre dans des pratiques illégales de pur pillage : bateaux non enregistrés, sans licence de pêche ou balise de localisation, avions de repérage des bans, trafic de poissons entre fermes aquacoles, prises ou consommations non déclarées, ou déclarées sous d’autres dénominations, etc.

Les prises de tous les pays ou presque dépassent les quotas. En 2007, la France est épinglée par Bruxelles pour un quasi-­doublement. En mars dernier, l’Espagne se fait prendre avec 30 % de dépassement, et en octobre un rapport du WWF dénonce des pratiques illégales en Italie. Ces trois pays, premiers pêcheurs de thon rouge de l’Union et détenteurs de la moitié des quotas, ont un poids décisif dans le dossier.
Situation hors de contrôle, multiplication des alarmes : c’est dans un climat de crise que se tient la prochaine réunion de l’Iccat, du 17 au 24 novembre à Marrakech. ­­ « Cruciale, la crédibilité de l’instance est en faillite, juge François Chartier. On attend enfin des ­mesures à la hauteur et une réforme profonde des méthodes de gestion de l’espèce. » Et d’abord un moratoire sur la pêche ? Les écologistes et des scientifiques réclament depuis longtemps, en vain, une pause d’au moins trois ans, pour que les populations se reconstituent. Depuis quelques semaines, les autorités y semblent soudain moins fermées. Mi-­octobre, vote théâtral lors du 4e congrès mondial de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), où siègent des délégués d’associations et de gouvernements : à la quasi-unanimité, ils ont appuyé un moratoire sur la pêche au thon en Méditerranée – y compris l’Espagne et le Japon ! « Un signe, ils ne veulent pas apparaître comme les derniers à prendre leurs responsabilités » , estime Charles Braine, au WWF.
À Marrakech, le délégué de l’Union a reçu pour mandat de « durcir les mesures, explique-t-on au cabinet de Michel Barnier, ministre de la Pêche, représentant des intérêts des Vingt-Sept à l’occasion de la présidence française de l’Union européenne. Comme ­l’abaissement des quotas à 15 000 tonnes par an, la fermeture de la pêche en période de gestation… » Voire un moratoire, auquel la France continue à répugner. « Difficile à appliquer, en partie injuste, il signe l’échec d’une politique de gestion. » On ne saurait mieux dire.

Écologie
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