Au boulot, feignasses !
dans l’hebdo N° 1041 Acheter ce numéro
Les natifs (noirs) de nos lointaines possessions maritimes sont probablement très sympas. Je ne dis pas. Si tu les invites à une soirée antillaise, par exemple, je suis absolument certain qu’ils vont mettre une ambiance de folie : ces gens-là, on le sait, n’aiment rien tant que de se trémousser au rythme chaud d’un zouk.
Mais pour ce qui serait de bosser, pardon : c’est tout de suite beaucoup plus compliqué. Si tu attends qu’un-e Martiniquais-e (ou un-e Guadeloupéen-ne) s’élance vers l’avenir (à la façon d’Henri Guaino), j’espère que t’as pris de quoi lire, parce que c’est pas demain la veille que tu vas être exaucé : plus feignasse, autant l’énoncer clairement [^2], on ne fait pas.
Ce n’est pas moi qui le dis, hein ? C’est Christophe Barbier, le big boss de L’Express, dans son éditorial du 19 février. Et aussi Alexis Brezet, directeur de la rédaction du Figaro Magazine – dans son édito du 21 février. (Marrant comme ces deux libres-penseurs écrivent la même chose, chacun dans son petit coin : la liberté de la presse, d’accord, mais trop de pluralisme tuerait le pluralisme.)
Bien sûr, ni Barbier ni Brézet ne proclament ouvertement que les Antillais sont d’une fainéantise qui atterre : ils y mettent quelques formes et commencent, notamment, par concéder que, oui, neffet, il y a quelques inéquités sous le soleil DOMique. Barbier : « Les inégalités économiques et sociales sont immenses outre-mer, où elles se transmettent par mariage et héritage, et se protègent par une ségrégation douce. » Brézet : « Il y a en Guadeloupe, et dans tout l’Outre-Mer, des écarts de richesse que l’Histoire éclaire sans toujours les justifier [[Qu’en termes précautionneux ces choses-là sont dites…
]]. »
Mais ce n’est pas une raison pour s’énerver : une chose est de prendre acte du néocolonialisme, une autre est de trop s’en offusquer. Barbier brame : « L’État républicain […] ne saurait cautionner une spoliation vengeresse ni ouvrir aux frais des métropolitains un guichet dégoulinant d’allocations injustifiées. »
Nous y voilà : nos lymphatiques Antillais-es « vivent aujourd’hui de l’assistance de la métropole » , comme l’a si courageusement théorisé l’un de nos plus éminents philosophes [^3].
Les Dupont et Dupond de l’éditorial décomplexé, retrouvant un terrain connu, s’en donnent dès lors à cœur joie : « Cette année, la métropole accusée de tous les maux dépensera au total 16 milliards d’euros outre-mer, soit l’équivalent du budget national de la Sécurité » , beugle Brézet. (De quoi vous plaignez-vous, ingrat-e-s îlien-ne-s, choyé-e-s « bénéficiaires de cette assistance massive » ?) Barbier conclut, en des termes qui se passent de tout commentaire : « Aux Français des tropiques qui veulent travailler à l’antillaise et consommer à la métropolitaine, rappelons qu’il faut labourer la terre arable pour qu’elle lève d’autres moissons que celle du songe »…
Toi comprendre message, bouffeur d’allocs des îles ? Ou si grand penseur blanc devoir répéter toi ?
[^2]: On va quand même pas se gêner pour briser un à un les pesants tabous de la bien-pensance collectiviste, n’est-ce pas ?
[^3]: Alain Finkielkraut, le 6 mars 2005.
Sébastien Fontenelle est un garçon plein d’entrain, adepte de la nuance et du compromis. Enfin ça, c’est les jours pairs.
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