La postmodernité : une vieille histoire

Olivier Doubre  • 13 mai 2010 abonné·es
La postmodernité : une vieille histoire
© Les Origines de la postmodernité _ Perry Anderson, traduit de l’anglais (États-Unis) par Natacha Filippi et Nicolas Vieillecazes, Éd. Les Prairies ordinaires, « Penser/croiser », 192 p., 18 euros.

Le terme de « postmodernité » est fort peu usité dans le débat théorique français. Au contraire de multiples auteurs de divers courants intellectuels anglo-saxons, voire latino-américains, qui en usent – et parfois en abusent – pour caractériser l’époque contemporaine, supposée avoir dépassé le stade de la modernité. Aussi, le livre de Perry Anderson, les Origines de la postmodernité, que les éditions Les Prairies ordinaires viennent de publier dans leur exigeante collection « Penser/croiser », justement dédiée à la traduction d’ouvrages étrangers de pensée critique, constitue-t-il pour le lecteur français une belle introduction, à la fois érudite et accessible, à cette notion censée désigner notre époque de culture de masse et d’économie globalisée.

Professeur d’histoire à l’université de Los Angeles, longtemps directeur de la New Left Review, la revue de référence de la gauche critique dans le monde anglo-saxon, Perry Anderson fait œuvre d’archéologie du terme en remontant à ses toutes premières occurrences, apparues au départ dans le champ de la critique artistique et littéraire en Amérique du Sud après la Première Guerre mondiale. À l’époque, le mot fut d’abord forgé de manière péjorative pour dénoncer, en littérature ou en poésie, le « reflux conservateur au sein même du modernisme », et pour être opposé à un « ultramodernismo » qui, lui, développait « les élans radicaux du modernisme à un nouveau degré d’intensité à travers une série d’avant-gardes », dont les grands noms seraient Neruda, Garcia Lorca ou Borges. Il fallut ensuite attendre plusieurs décennies pour que le terme soit repris, cette fois sans connotation négative mais toujours dans le champ littéraire, par divers auteurs anglo-saxons, allemands ou nord-africains. En particulier, à la fin des années 1960, l’Égyptien de naissance Ihab Hassan, critique littéraire installé aux États-Unis, publia un essai où il désigna par « postmodernisme » un nouveau courant théorique « regroupant des tendances qui soit exacerbaient, soit rejetaient en bloc certains traits dominants du modernisme ». En somme, malgré cette définition plutôt vague, le terme lui permettait de réunir le bouillonnement intellectuel contestataire qui, « malgré son hétérogénéité », allait de « Mailer à Tel Quel, des hippies au conceptualisme » et « subvertissait avec désinvolture les lointaines vérités du modernisme ». Surtout, Hassan utilisa « la notion foucaldienne de rupture épistémique pour poser que des changements analogues s’étaient produits dans les domaines de la science et de la philosophie », et suggérer, dans le postmodernisme, « un autre type d’accommodement entre l’art et la société ». S’il cite au début de l’ouvrage certains auteurs a priori peu connus du lecteur français, cette recherche archéologique de Perry Anderson quant à la naissance et à la diffusion du terme « postmodernisme » (ou « postmoderne ») est particulièrement intéressante dans le sens où l’historien donne à voir comment, à partir d’un usage limité et au départ marginal dans quelques rares domaines, la notion prend peu à peu corps en connaissant ce que l’auteur appelle une « cristallisation » de son sens.

À partir des années 1970, le mot postmodernisme est surtout employé en architecture, à la suite du critique Charles Jencks, « qui en assura la célébrité », pour désigner un nouveau courant architectural qui dépassait le modernisme compliqué des décennies précédentes pour inclure « des formes iconiques et symboliques » et mêlait « diversité inclusive, lisibilité populaire et harmonie conceptuelle ». Si seuls les spécialistes en architecture peuvent précisément appréhender les bouleversements induits dans la discipline par un tel courant, le terme est au même moment, et sans relation entre ces deux usages, repris à son tour par le philosophe Jean-François Lyotard, qui, en 1979, publie la Condition postmoderne, directement liée, selon lui, à l’avènement de la société post-industrielle, « où le savoir [est] devenu la principale force de production économique, inscrite dans un flux contournant les États-nations ». Pour la première fois, Lyotard utilise donc le terme de façon plus large pour appréhender le « changement général de la situation humaine » encore au tout début de son processus, marquée par l’abandon des « grands récits » de l’histoire des sociétés (comme le marxisme, notamment), et annonce l’entrée dans une nouvelle « ère » où la démocratie libérale serait désormais un « horizon indépassable » avec le capitalisme pour « seule possibilité ». Peu après, c’est Jürgen Habermas qui s’empare du concept pour, après Lyotard, définir la société postmoderne comme celle qui, contrairement à la modernité caractérisée par une « différenciation » entre la science, l’art et la morale, voit ces trois sphères englobées par le capitalisme mondialisé. Le philosophe allemand se montre donc plutôt critique avec l’idée de postmoderne, y voyant « l’apanage de la droite », voire « l’incarnation du néoconservatisme ». Qu’ils la saluent ou qu’ils la critiquent, cette conception du postmoderne est donc assez proche des théories de la « fin de l’Histoire ».

Mais, pour Perry Anderson, la notion n’a pas encore trouvé sa véritable portée. C’est, selon lui, le critique littéraire et philosophe marxiste américain Fredric Jameson – pour lequel il ne cache pas sa grande admiration – qui « capture » à partir de 1982 le concept de postmodernité pour lui faire subir une mutation fondamentale et désigner une « rupture épochale », directe « conséquence des nouveaux modes d’organisation du capital ». Jameson est donc celui qui va fixer avec rigueur le sens de l’idée de postmodernité. S’appuyant sur les travaux du marxiste Henri Lefebvre et, surtout, sur le Troisième Âge du capitalisme, ouvrage pionnier de l’historien Ernest Mandel, Jameson affine, livre après livre dans les années 1980 puis 1990, son étude de l’époque contemporaine caractérisée par un capitalisme mondialisé parvenu à un « stade de développement » où la « culture se confond, en pratique, avec l’économie ». Le champ culturel est ainsi soumis à la logique d’accumulation du capital et occupe désormais une place prépondérante dans l’économie. Et, en tant que critique marxiste, le philosophe met en garde contre le caractère totalisant de ce « système » postmoderne qui apparaît quasi parfait. En effet, même la production d’œuvres contestataires ou transgressives, signe éventuel de dysfonctionnements, est néanmoins subordonnée à la logique du capital, et le système, in fine, peut l’intégrer à la logique de sa propre perpétuation. En somme, c’est la possibilité même d’une alternative qui semble de plus en plus difficile à concevoir. Analyser et critiquer la postmodernité ne suffit pas à sortir de la globalité du capitalisme postmoderne. Et c’est là toute la difficulté de la gauche aujourd’hui.

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