Changer d’ère / L’ours des Pyrénées n’est plus

Farid Benhammou  • 11 novembre 2010 abonné·es

Camille serait décédé, c’est devenu une quasi-certitude pour les spécialistes. Dernier représentant de la sous-espèce pyrénéenne des ours bruns, le vieux mâle n’a pas donné signe de vie depuis février ; pas la moindre attaque de brebis alors que l’époque de l’hibernation approche. Encore un recul en cette « année de la biodiversité ».

La sauvegarde du plantigrade est l’un des combats les plus symboliques en France, et révélateur de l’inaction des pouvoirs publics. Cet été, les déclarations de Chantal Jouanno, secrétaire d’État à l’Écologie, confirment son art consommé de faire passer pour des avancées majeures le strict minimum, voire des renonciations. Elle réaffirme la nécessité de protéger l’ours, mais cela fait près de trente ans que les discours patinent : pas de vraie protection des milieux et des animaux, pas de contrôle de la chasse et encore moins de plan crédible et viable de lâchers d’ours pour sauver l’espèce en France.

Les réintroductions d’animaux slovènes en 1996 et en 2006 n’ont pas été suffisantes : on ne compte guère que deux mâles dans le bastion historique des ours en Pyrénées-Atlantiques. Une nouvelle population s’est certes constituée en Pyrénées centrales, mais trop à l’est pour renforcer la population autochtone, et encore trop faible car on compte moins d’une vingtaine d’ours dans tout le massif, et surtout des mâles. Après l’annonce de nouveaux lâchers, Chantal Jouanno a coupé court aux espoirs des protecteurs de l’ours le 26 juillet 2010, cédant aux anti-ours qui continuent à s’acharner sur l’animal présenté comme responsable du déclin de l’élevage de montagne, de la biodiversité domestique et des activités humaines. Certes, l’ours est une contrainte pour l’éleveur dont les troupeaux sont attaqués, mais que représente vraiment la perte de moins de 150 brebis sur les 580 000 qui transhument annuellement dans les Pyrénées ?

Bien moins que les 30 000 qui y meurent annuellement de causes diverses (accidents, intempéries, maladies), sans parler de la mortalité supplémentaire, dans ces territoires, de 40 000 ovins au moins en 2008 pour cause de fièvre catarrhale ovine (FCO). Combien de Français sont au fait de la FCO ? En revanche, nombreux sont ceux qui entendent parler des ours, sans véritablement disposer d’une vision complète de la question.

Faute d’une politique sérieuse de réintroduction de femelles, la ministre a concédé néanmoins le remplacement des ours morts. Ce qui est certes démographiquement nécessaire, mais nettement insuffisant. Par ailleurs, le premier lâcher de remplacement, après le décès d’au moins deux femelles depuis 2006, est prévu pour le printemps 2011 en Béarn – dans les Pyrénées-Atlantiques. Mais la ministre est-elle au courant de la géopolitique locale ? Depuis les années 1990, des élus locaux comme Jean Lassalle, encouragés par le lobby agricole national, ont justement œuvré pour qu’aucune réintroduction ne se fasse là où c’était nécessaire. D’où les réintroductions en Pyrénées centrales, où des élus sont ouvertement favorables au sauvetage de l’espèce.

Il existe pourtant en Béarn des élus partisans d’une réintroduction, mais ils subissent les pressions d’un système politique local que l’État n’a jamais remis en cause. Ce n’est pas en quelques mois que ce territoire verrouillé par les anti-ours va accueillir à bras ouverts les plantigrades pour être agréable à la ministre. Pour Jean Lassalle, qui aime à se dépeindre comme le montagnard fièrement dressé contre l’oppression de l’État central (auquel son ascension politique doit cependant beaucoup), c’est du pain bénit ! Il est donc fort probable qu’il ne se passe rien au printemps prochain dans cette région si les pouvoirs publics ne se décident pas à y encourager résolument les pro-ours, comme ils l’ont fait dans les Pyrénées centrales.

Le combat pour l’ours est d’autant plus symbolique que les opposants sont porteurs d’une idéologie globalement hostile à l’écologie, vue comme un mal absolu. L’hostilité au vautour dans les Pyrénées, avec les mêmes dénonciateurs, procède de la même démarche. Avec le pouvoir actuel, sensible à la démagogie, c’est un repli de la protection de la biodiversité qu’il faut redouter.

Écologie
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