Vous avez dit « intellos de gauche » ?
En complément de notre dossier sur « la gauche de droite », retour sur l’évolution de certains intellectuels français en proie depuis la fin des années 1970 à l’influence de la révolution conservatrice.
dans l’hebdo N° 1147 Acheter ce numéro

Le thème de la « trahison » des intellectuels n’est pas nouveau. À la fin des années 1920, dans un pamphlet passé à la postérité, le philosophe Julien Benda fustigeait déjà ceux qu’il appelait « les clercs » d’avoir renoncé à leur « mission » [^2]. Le philosophe français, dans cet ouvrage certes conservateur, campant les intellectuels dans une posture élitiste, pointait néanmoins combien bon nombre d’entre eux, au lendemain de la Première Guerre mondiale, prêtaient leur autorité morale à « l’organisation de passions collectives ». S’intéressant à la figure de l’intellectuel dessinée par Benda, le penseur d’origine palestinienne Edward Said en soulignait l’apport essentiel : « En 1927, bien avant l’âge des mass media, Benda sentait déjà à quel point il était important pour les gouvernements d’avoir à leur service des intellectuels auxquels on pouvait faire appel non pour diriger la politique de l’État, mais pour la conforter, pour produire de la propagande, des euphémismes et, à plus vaste échelle, des systèmes entiers de novlangues orwelliennes, destinées à déguiser la vérité au nom de la convenance institutionnelle ou de l’“honneur national” [[Des intellectuels et du pouvoir, Edward W. Said, Seuil, 1996.]]. »
Si, légitimement, un intellectuel peut apporter son savoir – dans son domaine de compétences – pour conseiller un dirigeant politique au pouvoir, son rôle demeure, selon Edward Said, de « poser publiquement les questions qui dérangent,