« Surveiller et jouir. Anthropologie politique du sexe », de Gayle Rubin

Les textes fondateurs de l’anthropologue et activiste féministe « pro-sexe » Gayle Rubin sont enfin traduits en français et rassemblés en recueil aux éditions Epel.

Olivier Doubre  • 14 juillet 2011 abonné·es
« Surveiller et jouir. Anthropologie politique du sexe », de Gayle Rubin
© Défilé des « Dykes on Bikes » (« Gouines sur bécanes »), en mai 2004, à Long Beach, Californie, lors de la Gay and Lesbian Pride. AFP / Beck

Dans l’article « The traffic in women » , traduit en français sous le titre « Le marché aux femmes », Gayle Rubin, alors jeune doctorante en anthropologie sous la direction de Marshall Sahlins, emploie en 1975, pour la première fois, le mot « gender », genre. Se servant de ce concept pour appréhender la construction sociale du sexe et ainsi mieux caractériser l’oppression des femmes dans la société, elle va, par cet apport majeur, contribuer à fonder les champs d’une théorie féministe et des études de genre, révolutionnant littéralement ce qu’elle avait elle-même inauguré dès 1969, et qui s’appelait alors les études féministes (« women studies »). Son œuvre, qui va bientôt s’intéresser aux « subcultures sexuelles » et développer les études gaies et lesbiennes, aura un rôle pionnier dans le développement, à partir des années 1990, des études queer et de la queer theory.

Tous ces courants radicaux qui, aux États-Unis, constituent des départements d’études universitaires à part entière — après des années passées à San Francisco, Gayle Rubin enseigne aujourd’hui à l’université du Michigan, où elle a soutenu sa thèse en 1994 — ont mis beaucoup de temps à être découverts, et ils sont encore largement dénigrés, voire ignorés, par l’Université française. Or, à lire ces textes réunis dans le recueil Surveiller et jouir — souvent émouvants par la curiosité et l’ouverture d’esprit de leur auteure –, on ne peut qu’admettre que celle-ci a réussi à construire une véritable « anthropologie politique du sexe », étudiant sans relâche et avec passion l’histoire des pratiques sexuelles et l’évolution de communautés sexuelles minoritaires qui sont surtout des contre-cultures : communauté « cuir », ­sado-masochisme gay ou lesbien, bisexuel(le)s, féministes pro-sexe, etc. Elle mène ainsi des enquêtes dans ces milieux mal connus (et jusqu’alors quasi absents des sciences sociales) qui expérimentent une vie sexuelle apparemment sans limites mais inventent en fait de nouvelles sociabilités.


Michel Foucault, grand amateur des clubs SM gays de San Francisco, fut lui-même guidé dans ces milieux, considérés comme interlopes par les milieux « bien-pensants », par son « amie Gayle Rubin », à laquelle il témoigna sa reconnaissance pour la dette dont il se sentait redevable au cours d’une interview en 1982. Le titre de ce recueil en français est d’ailleurs un clin d’œil à l’auteur de Surveiller et punir. 
Mêlant études anthropologiques et ethnographies en tant qu’ « observatrice participante », Gayle Rubin a pris une part extrêmement importante à la lutte contre l’ « extrême tournant droitier » emprunté par la « politique de la sexualité aux États-Unis » dans les années 1980, sous les présidences Reagan et Bush père : lutte contre la pornographie (dans laquelle certaines composantes du mouvement féministe — dites « anti-sexe » — se fourvoyèrent), lois « contre la sodomie » (sic), poursuites des artistes et des musiciens coupables de textes ou de photos « explicites ».

Son engagement contre cette « croisade de la moralité » des Républicains, des fondamentalistes religieux et de ceux que l’on n’appelait pas encore les néoconservateurs, lui a valu d’intégrer il y a quelques années « l’honorable » liste des 101 universitaires « les plus dangereux des États-Unis » établie par les conservateurs outre-Atlantique ! C’est sans aucun doute pourquoi Rostom Mesli, qui a édité ses textes, la considère à bon droit dans la préface de ce recueil comme une « légende vivante des études sur la sexualité et de la queer theory  ». Alors que les textes de Gayle Rubin sont toujours dispersés aux États-Unis, il est possible désormais, en France, de (re)découvrir cette œuvre majeure, enfin accessible grâce à la belle et rigoureuse traduction de ces textes aujourd’hui réunis en volume.

Surveiller et jouir. Anthropologie politique du sexe , Gayle Rubin, textes réunis et édités par Rostom Mesli, traduits de l’anglais (des États-Unis) par Flora Bolter, Christophe Broqua, Nicole-Claude Mathieu et Rostom Mesli, éd. Epel, 486 p., 28 euros.

Idées
Temps de lecture : 4 minutes

Pour aller plus loin…

« La science est la meilleure alliée des luttes pour la santé environnementale »
Entretien 2 avril 2025 abonné·es

« La science est la meilleure alliée des luttes pour la santé environnementale »

Nadine Lauverjat et François Veillerette, la déléguée générale et le porte-parole de l’association Générations futures, se battent pour articuler santé, écologie, alimentation et agriculture saine. Au fil des années, ils ont œuvré à rendre visibles les victimes de pesticides et à contrer la désinformation.
Par Vanina Delmas
Cette encombrante démocratie
Idées 2 avril 2025 abonné·es

Cette encombrante démocratie

En France comme dans d’autres sociétés libérales, l’État de droit subit la vindicte du gouvernement et de l’extrême droite politique et médiatique. Qui sont ses ennemis et quels effets ont leurs assauts ? Analyses de la revue Pouvoirs.
Par François Rulier
Palestine : quatre auteurs pour l’histoire
Essais 26 mars 2025 abonné·es

Palestine : quatre auteurs pour l’histoire

On ne compte déjà plus les livres parus sur Gaza depuis le 7 octobre 2023. Nous en recensons ici quelques-uns qui portent des regards très différents sur la tragédie.
Par Denis Sieffert
George Monbiot : « Après l’hégémonie culturelle néolibérale, nous risquons celle du fascisme »
Entretien 26 mars 2025 libéré

George Monbiot : « Après l’hégémonie culturelle néolibérale, nous risquons celle du fascisme »

Journaliste, activiste écolo et enseignant à l’université d’Oxford, George Monbiot publie, avec le réalisateur de documentaires Peter Hutchison, un réquisitoire implacable sur l’hégémonie culturelle et l’organisation du capitalisme néolibéral.
Par Olivier Doubre