« Un jour, la démocratie demandera des comptes »

Fabio Liberti, directeur de recherche à l’Iris, spécialiste de l’Union européenne, revient sur la situation en Italie et en Grèce. Il met en cause l’axe franco-allemand, qui ne défend pas l’Europe.

Matthieu Balu  • 10 novembre 2011 abonné·es

À l’heure où nous mettons sous presse, bien malin qui peut dire le nom du successeur de Georges Papandréou, et si Berlusconi chutera ou pas de son fauteuil de président du Conseil. Concernant le successeur de ce dernier, une hypothèse désigne l’ancien commissaire européen et ex-conseiller de Goldman Sachs, Mario Monti, le préféré des marchés, qui prendrait la tête d’un gouvernement « technique » appliquant à la lettre les desiderata de l’Europe et du FMI. Dont les équipes de « contrôleurs » s’apprêtent à arriver à Rome pour surveiller les comptes et la mise en œuvre des mesures libérales supposées faire face à la crise.
Comme en Grèce, le Parlement italien a déjà voté une nouvelle réforme des retraites défavorables aux salariés, ainsi que la possibilité pour les entreprises d’ignorer les conventions collectives. Réformes adoptées sans les peuples. Ou plutôt contre eux.

La démission attendue de Berlusconi est-elle due à la pression des marchés ?

Fabio Liberti : Bien sûr. Les marchés ont très clairement voté une motion de défiance envers Berlusconi. Dans la matinée du 7 novembre, des rumeurs de démission se sont multipliées, et on a pu remarquer qu’en quelques minutes à peine la Bourse de Milan a gagné plus de 3 %, et que les intérêts de la dette ont eu tendance à se resserrer assez rapidement.
Ce qui est intéressant dans la situation actuelle, c’est que, alors que la gauche italienne essaie d’obtenir la démission de Berlusconi depuis une décennie, finalement, ce sont les marchés financiers qui vont provoquer sa chute ! Les fondamentaux de l’économie italienne sont très différents de ceux de la Grèce. Même si le gouvernement Berlusconi a ravagé le pays, sa politique uniquement monétaire – dirigée par le ministre de l’Économie Giulio Tremonti, avec qui Berlusconi est en conflit – est plutôt saine.
Les mesures d’austérité votées en Italie sont plus proches de celles votées en Allemagne qu’en France. La crise actuelle est essentiellement une crise de confiance. Dans le monde des affaires et des chefs d’État, plus personne n’a confiance en Silvio Berlusconi. Ce qu’il est important de souligner, c’est la dichotomie entre marché et démocratie. On ne peut pas m’accuser d’avoir été tendre avec Berlusconi, mais je trouve significatif que des chefs d’État élus soient obligés de démissionner sous la pression des marchés.

L’annonce par Papandréou d’un référendum était-elle une manœuvre politique ou une volonté sincère ?

C’était un coup de bluff politique. Il savait pertinemment que, dans les caisses de l’État grec, il y avait de l’argent pour tenir jusqu’à début décembre, pas plus. Lorsqu’il a parlé de tenir un référendum à la mi-janvier, il savait très bien qu’il serait impossible de l’organiser. Il a considéré que, depuis deux ans, il se rendait impopulaire en augmentant les impôts et en réduisant les services sociaux, alors qu’ il n’était pas responsable. En voyant l’opposition s’envoler dans les sondages, il aurait sans doute bien voulu pouvoir partager le fardeau avec toutes les forces politiques grecques. Le leader de l’opposition, Antonis Samaras, a toujours été opposé au plan d’austérité et aux conditions imposées par Bruxelles. Mais si Samaras avait été Premier ministre, il aurait dû accepter les mêmes conditions que Papandréou.

Ne risque-t-on pas une déconnexion entre une classe politico-médiatique europhile et une population de plus en plus eurosceptique ?

Bien sûr, et pas qu’en Grèce : partout en Europe. Les Italiens et les Grecs ont accepté de céder une partie de leur souveraineté à l’Union européenne. Mais, finalement, lors des sommets de l’euro et des conseils européens, est-ce l’Union européenne qui a pris des décisions dans un esprit communautaire, ou est-ce que, depuis l’élection de Nicolas Sarkozy, l’UE n’est pas devenue petit à petit une union intergouvernementale dans laquelle le Conseil joue un rôle prépondérant, et à l’intérieur de ce Conseil, l’axe franco-allemand ?
Si un homme politique voulait faire une campagne en Italie ou en Grèce sur le thème « Monsieur Sarkozy ne défend pas l’Europe, mais les banques françaises », il pourrait avoir un certain succès. Tant qu’on est dans l’urgence, on ne s’inquiète pas de ces choses-là, mais il arrivera un moment où la démocratie demandera des comptes sur les décisions prises, et on vivra alors une autre crise de confiance, politique.

Économie
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