Immigration : « J’ai cru devenir fou »

Alain, Camerounais de 17 ans, a passé près d’un mois en centre de rétention, où il n’aurait jamais dû se trouver. Témoignage.

Clémence Glon  • 10 mai 2012 abonné·es

Alain Kuitang Kengne est camerounais. Il a quitté le 4 mai le centre de rétention administrative (CRA) de Palaiseau, dans l’Essonne. Mineur et seul sur le territoire français, il n’aurait jamais dû y mettre les pieds. Son séjour en rétention aura pourtant duré 29 jours.

Alain est arrivé en France fin mars 2011. « Au bled », il a laissé sa petite sœur de 14 ans. En novembre, il est arrêté une première fois pour vol dans une pharmacie de la banlieue parisienne. Sur son acte de naissance, il a 17 ans, mais la préfecture de l’Essonne se fie à des tests osseux, pourtant contestés par les experts, selon lesquels Alain aurait 19 ans. Une obligation de quitter le territoire français (OQTF) lui est signifiée mais il est remis en liberté, et le jeune homme retourne à la rue.

Le froid arrive, Alain se fait arrêter une deuxième fois pour avoir tenté de dérober un pantalon et des chaussettes. De peur que les policiers ne fassent le lien avec sa première arrestation, il ment sur son identité et sa nationalité. En le fouillant, ils trouvent son acte de naissance, mais les autorités considèrent que c’est un faux. Le document est confisqué.

Alain décide de partir pour Lyon, où il est pris en charge par l’Aide sociale à l’enfance à la mi-février. Mais il retourne à Paris pour tenter de récupérer sa pièce d’identité. La police l’arrête encore. Nouveaux tests osseux. Cette fois, il aurait 18 ans. « Les policiers m’ont dit qu’ils m’amenaient dans un foyer, raconte Alain. C’est seulement en voyant les barreaux que j’ai compris que c’était une prison. En arrivant, j’ai été pris en photo et fouillé. »
Alain est en centre de rétention. Commence alors une véritable bataille administrative à laquelle, analphabète, il ne comprend pas grand-chose.

« Depuis le 6 avril, je n’ai pas cessé de voir des juges. Comme ils ne connaissaient pas mon âge, ils ne savaient pas quoi faire de moi. » Sur le laissez-passer délivré par l’ambassade du Cameroun, indispensable à l’expulsion d’Alain, sa date de naissance le désigne comme mineur.
Au CRA de Palaiseau, le jeune homme ne parle pas à grand monde. « Je partageais ma chambre avec un Tunisien qui ne connaissait pas le français. Quand il est reparti chez lui, un Roumain a pris sa place. Lui non plus ne parlait pas français. »

Quand Alain évoque sa vie au centre, sa voix cache difficilement son émotion. « J’avais tellement peur. J’ai cru devenir fou. » Il n’arrive pas à fermer l’œil de la nuit et descend régulièrement à l’infirmerie pour y demander des somnifères. Les journées sont longues, entrecoupées par les informations télévisées et les parties de baby-foot. « Des associations comme la Cimade, Oxfam, France Terre d’asile m’appelaient pour prendre des nouvelles. Une dame de l’Observatoire citoyen du CRA de Palaiseau passait pour me donner des cours de lecture. Les devoirs qu’elle me laissait m’ont un peu occupé. »
De 2005 à 2010, le nombre de places en centre de rétention a quasiment doublé. Selon la Cimade, leur capacité d’accueil est passée de 1 000 à 1 970.

En s’engageant à faire de la mise en rétention une exception pour les étrangers sans papiers, dans une lettre du 25 avril adressée à France Terre d’asile, François Hollande s’est inscrit à contre-courant de cette politique d’enfermement. Aujourd’hui, une personne sous le coup d’une OQTF peut rester jusqu’à 45 jours en CRA. Une durée bien trop longue.

Le 30 avril, les policiers amènent finalement Alain Kuitang Kengne à Roissy, direction Yaoundé. « J’ai cru mourir. » Le jeune homme refuse de monter dans l’avion. Même tentative, même résultat quelques jours plus tard. Alain se retrouve devant la cour d’appel de Paris pour demander que soit reconnue sa minorité. Rejet, et il se retrouve au CRA de Palaiseau. Le juge des libertés, suivi ensuite par le tribunal administratif, reconnaît enfin qu’il est mineur. Il est libre, et paumé : « Je ne sais même pas quelle est vraiment ma situation. Je suis comme un aveugle. » Installé finalement dans un foyer pour mineurs de l’Essonne, Alain reprend espoir. Il espère entrer dans la Légion étrangère.

Société
Temps de lecture : 4 minutes

Pour aller plus loin…

Stand Up for Science : face à la menace Trump, des scientifiques américains sortent du silence
Luttes 2 avril 2025 abonné·es

Stand Up for Science : face à la menace Trump, des scientifiques américains sortent du silence

Le collectif Stand Up for Science a prévu une journée de mobilisation nationale le 3 avril, partout en France. En marge de ce mouvement, deux scientifiques américains dénoncent l’offensive de l’administration Trump contre les sciences.
Par Thomas Lefèvre
Armes autonomes et robots tueurs : comment l’intelligence artificielle change la guerre
Vidéo 28 mars 2025

Armes autonomes et robots tueurs : comment l’intelligence artificielle change la guerre

Défense, répression, coût écologique, travail… Dans cette série de vidéos, nous disséquons le développement et les conséquences de l’intelligence artificielle sur tous les aspects de nos vies. Retrouvez un nouvel épisode de « IA quoi ? », tous les mois, sur le site et la chaîne YouTube de Politis.
Par Thomas Lefèvre
Comment la guerre par drones redessine les champs de bataille
Analyse 28 mars 2025 abonné·es

Comment la guerre par drones redessine les champs de bataille

Avec l’essor de ces appareils dans les airs, sur mer et sur terre, les stratégies militaires vivent une nouvelle révolution. Entre reconnaissance, frappes kamikazes et intelligence artificielle, c’est une nouvelle course à l’armement qui redéfinit les conflits modernes.
Par Maxime Sirvins
Anduril, la start-up de la guerre qui recrute sur internet
Entreprise 28 mars 2025 abonné·es

Anduril, la start-up de la guerre qui recrute sur internet

Cette jeune pousse américaine, fondée par Palmer Luckey, un prodige pro-Trump de la technologie, mise sur l’esthétique pop et les réseaux sociaux pour promouvoir ses armes autonomes et recruter massivement.
Par Thomas Lefèvre