« Eichmann au Caire » : Au-delà des caricatures sur « l’antisémitisme arabe »

Gilbert Achcar poursuit sa recherche sur les positions du monde arabe vis-à-vis des Juifs et de leur histoire.

Olivier Doubre  • 20 septembre 2012 abonné·es

Lors de l’entretien que nous avait accordé Gilbert Achcar en février 2010 autour de son livre les Arabes et la Shoah  [^2], il s’employait notamment à « réfuter et à combattre les caricatures » de certains courants extrémistes de la société israélienne présentant les Arabes comme des alliés ou des continuateurs de la haine antisémite hitlérienne.

Loin d’ignorer les dérapages antisémites ou négationnistes et autres imbécillités meurtrières de certains fanatiques dans le monde arabe – très minoritaires, comme il l’a montré –, Gilbert Achcar, professeur de science politique à l’université de Londres, sait bien que les « récentes décennies ont vu croître un genre spécifique de négation de la Shoah, dont le lieu n’est plus l’Occident, comme ce fut le cas du négationnisme ordinaire de l’après-guerre, mais le Moyen-Orient ». Présentés comme un « complément » du précédent livre, ces courts essais poursuivent son travail de recherche sur l’évolution des diverses positions dans le monde arabe vis-à-vis des Juifs et de leur histoire. Le deuxième, notamment, analyse les différences et les spécificités de la négation de la Shoah « en contexte occidental et arabe ».

Mais le texte le plus original est celui qui donne son titre au volume. Gilbert Achcar s’est plongé dans les archives du plus grand quotidien du monde arabe alors, le journal égyptien Al-Ahram, pour étudier comment celui-ci relatait le procès du criminel nazi Adolf Eichmann, jugé à Jérusalem entre 1960 et 1962. Récemment nationalisé, le titre est alors bel et bien « le porte-parole du régime » de Gamal Abdel Nasser, « la personnalité politique arabe la plus populaire » , et dont le pays est « la force politique dominante du monde arabe ». Explorant « toute la gamme des expressions et attitudes parues dans le journal » durant le procès, « tant en ce qui concerne l’ex-dirigeant nazi qu’au sujet d’Israël, des Juifs et du nazisme », Gilbert Achcar a voulu « vérifier si l’hostilité envers Israël – qui était alors considéré comme le principal ennemi national de l’Égypte – allait au-delà du sentiment national jusqu’à relever de l’antisémitisme et de la sympathie pour le nazisme qu’une vaste littérature a systématiquement attribués au nassérisme ».

Sa conclusion est sans appel. Tout en soulignant le vocabulaire parfois très vif des articles publiés à l’époque vis-à-vis de la politique israélienne et surtout du sionisme, le quotidien égyptien affirme en fait – contrairement à ce que beaucoup d’idéologues et de propagandistes israéliens soutiennent dès cette époque, et encore plus aujourd’hui – « une répudiation ferme du racisme sous toutes ses formes, y compris du nazisme, et un rejet clair de l’antisémitisme ».

[^2]: Actes Sud/Sindbad, 2010. Voir Politis n° 1090, 18 février 2010.

Idées
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