La résistance des grosses cylindrées

Les objectifs de réduction du CO2 automobile sont entravés par Berlin.

Patrick Piro  • 11 juillet 2013 abonné·es

L’ambitieuse transition énergétique menée par l’Allemagne laisse le monde admiratif. Mais tout comme la France considère le nucléaire hors débat, Berlin a quasiment soustrait le transport automobile de son tableau de marche. Le pays compte des fabricants comme Daimler et BMW, qui ont fait des grosses cylindrées leur fonds de commerce, et l’opinion reste très attachée à la grande vitesse sur route. Alors que la plupart des pays de l’Union et le Parlement européen ont fini par s’accorder, fin juin, pour limiter à 95 grammes de CO2 par kilomètre les émissions des voitures qui sortiront en 2020, Berlin vient de se livrer à un exercice pendable d’obstruction pour défendre les intérêts de ses joyaux industriels. La moyenne allemande, pour les modèles neufs, est de 147 gCO2/km contre 132 gCO2/km pour la moyenne de l’Union (dont l’objectif pour 2012-2015 est de 130 gCO2/km ).

Après avoir personnellement appelé la présidence irlandaise pour retarder le vote des États, l’Allemagne a pris prétexte d’une série de futilités administratives pour entraver l’adoption des objectifs, tout en laissant entendre qu’une pénalisation de ses constructeurs (qui auraient à fournir des efforts « techniquement non faisables » puisqu’il est hors de question de renoncer aux gros cubes) serait préjudiciable à l’emploi chez leurs sous-traitants (espagnols et portugais surtout). La chancelière Angela Merkel cherche à gagner du temps afin de rallier une minorité de blocage favorable à son « plan B », beaucoup moins contraignant pour son industrie : la mise en place d’un système de « super-crédits » accordés aux constructeurs pour la fabrication de tout véhicule peu polluant (électrique, par exemple), les absolvant en contrepartie pour leurs modèles très émetteurs, à la manière du système des « droits à polluer » en vigueur dans l’industrie lourde. Conséquence : un retard de plusieurs années dans le calendrier de réduction des émissions européennes de CO2 automobile.

L’Allemagne, très isolée il y a peu, semble aujourd’hui séduire quelques alliés potentiels, dont la Croatie, tout jeune État membre. Et la petite Lituanie, qui a pris le relais de l’Irlande à la présidence de l’Union jusqu’à fin 2013, aura fort à faire pour résister à la pression. Cette prise en otage européenne est aussi guidée par le calendrier domestique de l’Allemagne, qui élit en septembre ses députés fédéraux. L’alliance des chrétiens-démocrates (CDU) et des conservateurs (CSU) de la chancelière, qui n’est pas au mieux dans les sondages, veut éviter toute irritation du sacro-saint parti des grosses cylindrées.

Écologie
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