Chine : Le symptôme d’une crise généralisée

À rebours des déclarations françaises, Pierre Larrouturou considère l’effondrement chinois comme très menaçant pour l’économie mondiale.

Thierry Brun  • 2 septembre 2015 abonné·es
Chine : Le symptôme d’une crise généralisée
Pierre Larrouturou Économiste et fondateur du parti citoyen Nouvelle Donne.
© Ren/Imaginechina/AFP

François Hollande et les ténors du gouvernement ont réagi rapidement pour relativiser la panique boursière déclenchée par la crise en Chine. Or, celle-ci n’en est qu’à ses débuts, explique Pierre Larrouturou.

Vous alertiez depuis plusieurs années sur le fait qu’une crise se préparait en Chine. Pourquoi ?

Pierre Larrouturou : La Chine a l’économie la plus instable du monde en raison des inégalités dans le pays. Or la prospérité économique et la justice sociale ne peuvent être séparées. Un exemple : en Europe, la consommation des ménages représente 60 % du PIB, en Inde 60 %, aux États-Unis 70 % ; en Chine, elle ne représente que 30 %, car les salaires sont trop faibles. La Chine dépend de deux moteurs de l’économie : les exportations et l’investissement. La Chine a mis 45 % du PIB sur la table en 2009 pour une relance par l’investissement. Ce qui a maintenu une croissance forte malgré l’effondrement des exportations. Mais une bulle immobilière s’est formée, la plus grosse qu’on ait jamais vue, à laquelle s’est ajoutée une bulle financière avec le fort développement des marchés financiers à Shanghai. L’éclatement de cette bulle spéculative a entraîné la chute de la Bourse. Près de 4 000 milliards de dollars sont partis en fumée depuis deux mois. L’explosion de cette bulle est le symptôme d’une récession. Ceux qui nous expliquaient en 2008 que la Chine allait tirer la croissance mondiale refusent de voir la réalité en face et nous parlent d’un simple ralentissement. C’est faux ! Des indicateurs montrent que le chiffre officiel d’une croissance à 5 % est mensonger. Le volume de fret ferroviaire recule de 15 % sur un an, la consommation d’électricité de 8 % et les ventes de voitures baissent depuis cinq mois. Tout cela laisse penser que la Chine est bien en récession, et non dans un simple ralentissement.

Vous n’êtes donc pas d’accord avec François Hollande et Manuel Valls, qui estiment que la croissance est assez solide pour résister à la crise chinoise…

Compter sur le retour de la croissance est mensonger. Avant l’explosion de la bulle financière en Chine, le chiffre de la croissance en France est tombé à zéro. L’économie mondiale est loin de se porter au mieux. Le Japon a annoncé qu’il retombait en récession alors que François Hollande nous expliquait il y a un an qu’il fallait importer les politiques japonaises en Europe. Cela devrait faire réfléchir ceux, y compris à gauche, qui expliquent que, sans la Banque centrale européenne et le traité de Maastricht, on pourrait créer des liquidités et faire du déficit comme au Japon. Il ne suffit pas de faire tourner la planche à billets pour résoudre les problèmes économiques, sociaux et environnementaux.

La crise chinoise est-elle dans la continuité de la crise financière de 2008 ?

On n’a rien fait de massif depuis 2008. Quand l’économiste Joseph Stiglitz dit que l’on s’est contenté de déplacer les fauteuils sur le pont du Titanic, il a, hélas, raison. La crise en Chine est la caricature de cette situation : les marchés financiers chinois ont grimpé de 150 % en une année. Une autre cause fondamentale intervient dans cette crise généralisée : on a dérégulé le marché du travail et les salaires sont en baisse. Il y a trente ans, 67 % du PIB mondial allait aux salariés, aux caisses de Sécurité sociale et aux retraites. Aujourd’hui ce n’est plus que 57 %. Des sommes considérables partent en dividendes et vers les marchés financiers au lieu d’aller aux salariés et à la protection sociale. Si on fait le bilan, 150 % du PIB aurait dû aller aux salariés, ce qui est humainement scandaleux. Pendant ce temps, les 1 % les plus riches ne savent plus quoi faire de leur argent.

La crise en Chine et en Grèce met-elle en cause les remèdes austéritaires des dirigeants de la zone euro ?

Évidemment, et il existe un plan B qui ne consiste pas à sortir de la zone euro. La question est de le vouloir et d’inclure les peuples dans la négociation. Il est par exemple urgent de mettre en place une taxe sur les transactions financières et de lutter contre les paradis fiscaux. Vouloir sortir de la zone euro, cela signifie qu’il n’y aura jamais d’union politique ni de traité social. Cela veut dire que la Chine, les États-Unis et la Russie seront les seules puissances militaires et diplomatiques. Voyons plutôt comment on réunit les peuples, comment on rassemble les syndicats de plusieurs pays pour montrer que la justice sociale est possible. C’est pour cela que l’ensemble des réseaux sociaux, associatifs, politiques et syndicaux ont un rôle crucial à jouer dans les prochains mois.

Économie
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