Robert Guédiguian : « Le génocide rend fous victimes et bourreaux »
À l’occasion de la sortie du film Une histoire de fou , le réalisateur Robert Guédiguian revient sur ses racines arméniennes et allemandes et explique sa vision de la violence politique.
dans l’hebdo N° 1376 Acheter ce numéro

L’Arménie est survenue dans le cinéma de Robert Guédiguian il y a presque dix ans, avec le Voyage en Arménie (2006). Une affaire de maturation. Auparavant, si cette ascendance – par son père – habitait le cinéaste elle restait muette autant dans son art que dans ses interventions publiques. Désormais, l’Arménie fait partie intégrante de sa parole et de ses films. Avec, bien sûr, au premier rang de ses préoccupations, le génocide. Une histoire de fou sort l’année où on en commémore le centenaire. Mais au-delà des faits du génocide, Robert Guédiguian s’est attaché aux conséquences délétères qu’en constitue la non-reconnaissance, en particulier par l’État qui en a été l’instigateur : celui de la Turquie. Il a construit sa fiction à partir d’un épisode dramatique, alors que les militants de l’Armée secrète arménienne de libération de l’Arménie (Asala) avaient repris la lutte armée à la fin des années 1970 : un jeune passant, totalement étranger à la lutte, se retrouve grièvement blessé dans l’explosion d’une bombe – le film est librement inspiré d’un livre écrit par le journaliste espagnol José Gurriarán, victime « collatérale » d’un attentat de l’Asala en 1981, qui l’a laissé estropié. Une histoire de fou est un film puissant qui soulève de nombreuses questions aux résonances très actuelles, comme celles de la légitimité de la lutte armée, du poids de l’identité ou de l’accueil des réfugiés. Robert Guédiguian les aborde ici sans jamais déroger à cette idée qu’il n’est pas de cinéma sans pensée.
Commençons par le titre, Une histoire de fou. Est-ce le fait d’appartenir à un peuple génocidé qui rend fou ou la non-reconnaissance du génocide par ceux qui l’ont fomenté ?
Robert Guédiguian : J’ai tout de suite pensé à ce titre car je n’ai jamais trouvé d’autre mot – mais personne ne l’a trouvé – pour désigner l’abomination en général : tout ce qui est de l’ordre du crime contre l’humanité, extermination, torture, décapitation, éventration, crémation… Que ce soit pour la science ou la philosophie, cela reste un impensé. C’est pourquoi ces actes ont quelque chose à voir à mes yeux avec cette expression qu’on utilise fréquemment, « c’est une histoire de fou ». Ce mot populaire désigne ce qu’on ne comprend pas chez l’humain. Le génocide rend fous tant les victimes que les bourreaux. Et cela se transmet. En tout cas, tant que l’histoire n’est pas close. Et pour qu’elle soit close, il faut une reconnaissance, bien sûr, mais ce n’est pas suffisant. Il faut de la compensation, des générations qui demandent pardon, etc. Je crois qu’en Allemagne, par exemple, la génération née juste après-guerre a été totalement conditionnée par ce qu’avaient accompli les pères nazis. Du côté des victimes, c’est pareil. En outre, on voit au début du film un jeu d’échecs, où un fou est poussé sur sa diagonale. Cette image a valeur de métaphore. Dans ces histoires de génocide ou de massacres de masse, il y a en effet des grands (ou des petits) stratèges qui manipulent des fous en leur fournissant les raisons de tuer.
Selon vous, l’État turc va-t-il pouvoir occulter le génocide arménien pendant encore longtemps ?*
Ce qui peut faire changer les choses, c’est ce que font sans discontinuer tous les Arméniens à travers le monde : on peut appeler cela l’encerclement diplomatique. Ils s’adressent à toutes les assemblées élues quelles qu’elles soient. Même dans un petit village de 500 habitants, s’il y a un Arménien, il va demander au conseil municipal qu’il reconnaisse le génocide. Bien sûr, les Arméniens le font
Il vous suffit de vous inscrire à notre newsletter hebdomadaire :
Pour aller plus loin…
« Jusqu’à l’aube » : l’attention à l’autre
« Tout va bien », l’accueil comme il se doit
« Father Mother Sister Brother », sentiments filiaux