À quelle sauce, le porc ?

Choses vues lors d’une série de visites effectuées dans trois élevages de cochons, du hangar industriel à la ferme bio, et autant de conceptions du rapport aux animaux.

Patrick Piro  • 6 avril 2016 abonné·es
À quelle sauce, le porc ?
© Bruno Mathieu/Biosphoto/AFP

Le premier des trois élevages porcins visités en Mayenne est celui de Luc, un « atelier » comptant environ trois cents truies soigneusement rangées dans un hangar sur dalle de béton. La version agro-industrielle, encore que de taille modeste par rapport à certains élevages [1]. Les rations contiennent du soja venu du Brésil, très majoritairement OGM, et les proportions entre les nutriments visent à porter les bêtes à leur poids d’abattage idéal (100 kg) en un temps le plus court possible. De cette manière, les truies peuvent être de nouveau engrossées, le plus souvent par insémination artificielle, de sorte qu’elles aient plusieurs fois dans l’année des portées de plus d’une demi-douzaine de porcelets, avant épuisement précoce.

Séparation et optimisation des fonctions : d’un côté les pondeuses frénétiques, de l’autre des quintaux de chair en devenir. Le tout baigne dans une atmosphère d’antibiotiques : la moindre affection pourrait ravager en quelques jours toute la population porcine entassée.

On ressort de la maison de béton et de ferraille avec un saisissant sentiment d’aliénation. Pas de maltraitance pourtant, Luc prend soin de ses bêtes. On lui demande si les cochons sortent un peu pendant leur courte vie. « Oui, là. » Il désigne un petit enclos métallique situé dans le hangar, où six jeunes bêtes, à tour de rôle, bénéficient pendant quelques jours d’un peu plus d’espace. Pour le reste, la carrière d’une truie « productrice », c’est le confinement entre deux grilles métalliques qui épousent en permanence son volume, à peu de chose près.

Question de rendement : cette disposition permet d’éviter que son vaste corps n’écrase par mégarde un porcelet à peine né quand elle se couche sur le flanc pour libérer ses tétines et alimenter la portée nouvelle. Ses rations arrivent par-devant, les déjections filent derrière, chassées dans des gouttières d’évacuation par jets d’eau périodiques.

Les porcs de viande sont entassés dans des enclos d’engraissement : on leur coupe la queue, parce que la promiscuité et l’inaction les excitent. Un coup de dent est vite arrivé, et le premier sang, chez ces omnivores, peut déclencher une tuerie. On peut aussi leur casser les dents, pour mieux faire. Pas chez Luc, cependant.

Dans le deuxième élevage, Jacques s’interrogeait « sérieusement » sur ses pratiques d’agriculteur : c’est un élevage « raisonné » qu’il visait, le plus possible débarrassé du soja OGM. La réflexion sur le bien-être des animaux monte là d’un cran important. Les truies ont droit d’habiter de petites cahutes de tôle légère disposées dans un pré pendant les périodes de mise bas. Et des stalles en bois sont installées pour les cochons de chair. Mais la logique économique reste implacable : les prix du marché, trop bas, ne permettent pas à Jacques d’en faire beaucoup plus. Il faut là aussi produire du quintal de viande pour s’en sortir, et les méthodes industrielles ont la vie dure.

Chez Louis, on a le sentiment de changer d’univers. C’est dehors que ça se passe, avec des abris couverts de paille dans le bocage. Une truie approche au petit trot. « N’ayez pas peur, ce sont des animaux aussi affectueux que des chiens. » De fait, la grosse tête cherche la main du paysan. Livraison de navets, de lupin, de céréales, le menu change régulièrement. Que du bio chez Louis, qui ne veut pas entretenir plus d’une dizaine de truies, auxquelles il a donné des prénoms. La rémunération de la qualité lui permet de tenir l’équilibre.

Les porcelets du mois vivent en bande sur une autre parcelle, d’une insatiable curiosité, à la recherche d’un lacet à grignoter, effarouchés au moindre geste un peu brusque. Les étiologues expliquent que les cochons élevés dans les pays européens descendent tous du sanglier commun, et qu’ils en ont conservé les grands traits de comportement. Le besoin de fouger, par exemple, cette activité quasi constante de remuement de la terre et des végétaux avec le groin pour y dénicher sa pitance. Impossible sur les dalles de béton. Il suffit parfois d’étaler de la paille dans une stalle pour calmer notablement des cochons qui virent neurasthéniques.

Pour Louis, l’attention au bien-être de ses animaux est « une évidence et une cohérence profonde avec le choix de la bio ». On ne l’a pas vu faire mais, dans certains élevages, les paysans enserrent l’encolure de leurs bêtes pour une dernière tendresse avant de les laisser monter dans la remorque qui va les conduire à l’abattoir.

Écologie
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