Dominique Versini : « Un camp de réfugiés au coeur d’une capitale, une première en Europe »
Un camp de réfugiés va ouvrir mi-octobre à Paris permettant la mise à l’abri de 750 primo-arrivants. Les explications de Dominique Versini, adjointe à la mairie de Paris, en charge de la Solidarité.

Le 6 septembre, la maire de Paris, Anne Hidalgo, a annoncé l’ouverture d’un camp de réfugiés dans la capitale pour la mi-octobre. Un pôle d’accueil inconditionnel situé pour l’instant dans le XVIIIe arrondissement – déplaçable suivant la disponibilité des terrains – offrira une mise à l’abri aux primo-arrivants et un suivi socio-éducatif et médical. Ceux-ci seront ensuite dirigés, pour les hommes seuls, vers un centre de transit. Les femmes, enfants et familles vers un autre centre qui ouvrira en décembre à Ivry-Sur-Seine (94). Ce camp résulte d’un accord passé avec l’État qui doit annoncer la création de nouvelles places en hébergement d’urgence, dans les Centres d’accueil et d’orientation (CAO) et dans les Centres pour demandeurs d’asile (CADA). Signe d’un virage dans la politique migratoire ?
La maire de Paris a annoncé l’ouverture d’un camp de réfugiés dans la capitale. Ne s’agit-il pas plutôt d’un camp de transit ?
Dominique Versini : « Camp de réfugiés » est un terme générique : tous les migrants ne demandent pas l’asile, et tous n’obtiendront pas le statut de réfugiés. Le camp qui va ouvrir à Paris est destiné à tous les primo-arrivants. Une cinquantaine par jour se présente en moyenne dans cette ville. Une partie avec l’idée de se rendre en Angleterre, en Allemagne, ou en Norvège, mais qui s’installe dans les rues, dans des campements d’infortune. Depuis juin 2015, plus de 15 000 personnes ont été mises à l’abri dans des centres d’hébergement. Mais le dispositif d’asile et d’hébergement était complètement saturé. Devant la multiplication de d’installations précaires, la maire de Paris a décidé d’ouvrir ce camp de réfugiés. C’est l’aboutissement d’un long travail mené avec l’État et des associations comme Emmaüs Solidarité, France Terre d’asile et le Samu social. La dénomination « Camp de réfugiés » regroupe plusieurs sites. Les personnes primo-arrivantes se présenteront boulevard Ney dans le XVIIIe arrondissement où un pôle d’accueil sera mis en place sous une grosse bulle gonflable, spacieuse et assez belle. Elles seront accueillies par des travailleurs sociaux d’Emmaüs qui mèneront une évaluation sociale pour connaître les projets de chacun et proposer un bilan de santé qui sera réalisé par le Samu social. Si les personnes veulent rester, il y aura, à côté, un site pour les hommes isolés d’une capacité de 400 places. Ils pourront s’y poser une dizaine de jours. S’ils veulent demander l’asile, ils seront orientés vers les structures destinées aux demandeurs d’asile. Les mineurs seront orientés vers le dispositif d’évaluation des mineurs isolés étrangers, géré par la Croix Rouge et seront mis à l’abri dans une structure spécifique. Les femmes, avec ou sans enfants, seront dirigées vers un autre site qui va ouvrir à Ivry-sur-Seine, en décembre. Idem pour les familles « avérées » : certaines femmes étant aux mains de passeurs qui se font passer pour leur mari ou accompagnant. Il y aura 350 places pour ces personnes vulnérables qui pourront rester autour de trois mois.
Le pôle d’accueil recevra-t-il bien tout le monde sans conditions ?
D.V. : Le pôle d’accueil sera inconditionnel et sans relevé d’empreintes digitales. Une évaluation sociale sera faite. Si des sans-abri « classiques » se présentent, ils seront orientés vers le 115, les espaces solidarité-insertion (ESI), etc. De même que pour les personnes qui ne sont pas primo-arrivantes. Il est convenu avec l’État que les personnes hébergées dans le centre du nord de Paris restent huit à dix jours, le temps pour des services spécialisés comme l’Ofii et l’Ofpra de prévoir un autre lieu d’accueil et à la personne de déposer une demande d’asile.
Ce camp est le fruit d’un partage d’expériences avec des villes allemandes et Grande-Synthe. Les villes parviennent donc à infléchir les politiques nationales ?
D.V. : L’Allemagne a dû faire face à l’arrivée d’un million de migrants. Munich, qui a reçu, en juin 2015, 15 000 migrants le même week-end, et Sarrebruck sont des modèles d’accueil. Au niveau fédéral une loi a été votée qui oriente vers les autres communes allemandes de un à dix, voire cent réfugiés selon la taille de la ville. C’est vers ce modèle qu’on tend à Paris, avec une répartition vers les centres ouverts par l’État dans les autres communes françaises. On essaie de construire un dispositif cohérent pour orienter les gens au fur et à mesure. C’était la demande de la maire de Paris, il y a déjà un an. Sa force de conviction a entraîné l’État. On l’observe aussi à l’étranger : ce sont souvent les maires des grandes villes qui font remonter les besoins au niveau de l’État central. Reste qu’un tel camp au cœur d’une capitale, c’est une première en Europe.
Cet été, la préfecture de Paris a musclé les évacuations de campements. Est-ce que cet accord entre la ville et l’État va modifier ses interventions ?
D.V. : Si le dispositif fonctionne bien, le camp doit permettre de fluidifier les flux. Il y aurait donc moins de campements de rue dans Paris. Mais le préfet de police dispose de pouvoirs régaliens. En période d’état d’urgence, on peut comprendre qu’il procède à des contrôles d’identité dans l’espace public. Ces évacuations n’ont pas été menées à la demande de la Ville de Paris. Notre demande vis-à-vis de l’État a toujours été : pas d’évacuation dans la force, la mise à l’abri pour tous. En juillet, une opération a permis de mettre 2 600 personnes à l’abri ; et en août : 1 600 personnes. Il serait souhaitable que d’autres villes ouvrent des camps de réfugiés : Lyon, Bordeaux, Marseille… En période électorale, nous risquons d’assister à des débats violents sur ces questions. Mais la raison voudrait que d’autres maires de grandes villes proposent un accueil digne plutôt que de voir s’installer des campements dans les rues. En tout cas pour nous, c’était inacceptable.
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