L’évacuation de Tolbiac a été musclée

Contrairement aux dires de la préfecture de police, l’intervention des forces de l’ordre sur ce site de l’université Paris 1 a été violente et ne s’est pas déroulé « sans aucun incident », témoignent des étudiants présents.

Alexandra Scappaticci  • 20 avril 2018 abonné·es
L’évacuation de Tolbiac a été musclée
© Photo: Manifestation spontanée suite à l'évacuation de Tolbiac. (Alexandra Scappaticci)

À 4h45 ce matin, une centaine de CRS et des membres de la BAC ont procédé à l’évacuation du site de Tolbiac, occupé par des étudiants mobilisés contre la réforme de l’enseignement supérieur depuis le 26 mars. L’intervention, réclamée depuis le 9 Avril par Georges Haddad, directeur du centre, se serait déroulée « dans le calme et sans aucun incident », selon la préfecture de police citée par l’AFP. Les témoignages des étudiants présents à l‘arrivée des forces de police diffèrent largement du discours officiel. Selon plusieurs témoins, l’évacuation a été musclée.

Léa*, étudiante mobilisée sur le site de Tolbiac, est encore choquée lorsqu’elle témoigne. Mains tremblantes et cernes sous les yeux, elle raconte : « À 5 heures du matin on a entendu des hurlements :  » Des flic, des flics !  » On est descendus voir où ils étaient, ils nous on chargé. On a essayé de se réfugier en haut de l’amphi mais ils ont été plus rapides que nous. Ils ont sortis les matraques et les boucliers. J’ai filmé, l’un d’entre eux a voulu me frapper. Ils ont cassé des portes, du mobilier. Ils ont tabassé des camarades, ils en ont trainé au sol, ils ont matraqué un étudiant dans un amphi…»

Mia* était également sur place. Le teint blême, exténuée, elle affirme : « Vers 5 heures, j’étais à l’intérieur. Il y a eu un mouvement de foule, des gens criaient que les flics étaient là. Il y avait des CRS partout. Je ne sais pas par où ils sont rentrés, qui leur a ouvert… Ils nous couraient après, ils avaient envie de frapper. Il y avait des membres de la BAC aussi, habillés en civil, avec de gros casques. Certains occupants se sont enfuis, c’était effrayant. Je suis tombée en essayant de sortir. J’ai vu un camarade se faire gazer. Ils ont chargé ensuite dans l’amphi. »

Juliette, étudiante évacuée, a accepté d’être filmée :

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Des blessés dont un grave

Au moins deux personnes ont été blessées au cours des évènements. L’un gravement selon deux témoins. « Des types de la BAC nous poursuivaient. On a voulu sortir par derrière, en passant par dessus les grilles. L’un des policiers a attrapé la jambe d’un étudiant pour le retenir, il est tombé la tête la première, ça a tapé fort contre le sol. Il saignait du nez, de la bouche, des oreilles… Quand il a été transféré à l’hôpital, il était inconscient », affirme Rayan*. La mine grave, il ajoute : « Et là regardez, ils sont en train de nettoyer le sang, ils effacent les preuves, c’est pas normal ! » Selon un témoignage recueilli par Reporterre, cet étudiant aurait été transporté à l’hôpital Cochin inconscient.

[Correctif du 24 avril 21h30 : Régulièrement présente sur le site de Tolbiac depuis le début de l’occupation, notre journaliste a su rendre compte des faits qui s’y sont déroulés à travers plusieurs reportages. Elle a bien recueilli en début de matinée le 20 avril, quelques heures après l’évacuation, les deux témoignages cités ci-dessus. Il est désormais avéré que, fort heureusement, aucun blessé grave n’a été hospitalisé. Une fois n’est pas coutume, nous avons été induits en erreur et nous excusons auprès de nos lecteurs, qui savent notre éthique et notre exigence de chaque jour (Michel Soudais).]

Une fois à l’extérieur, une partie des étudiants n’a pas souhaité se disperser. Selon plusieurs témoignages ils ont alors été contrôlés, fouillés avec des palpations exagérées, et l’un d’entre eux a alors été blessé. « C’était vers 9 heures, il prenait une vidéo quand il a pris un coup de matraque sur la tête. En tombant, il s’est tordu la cheville, puis s’est évanoui. Les CRS se sont rapprochés et ont failli le piétiner, on a dû faire un mur avec nos corps pour le protéger. C’est scandaleux d’envoyer les CRS dans les universités, à chaque fois ça se termine en gazage et matraquage », affirme Jaspal De Oliveira, présidente de l’Unef Paris. La scène a été filmée en partie :

Ce n’est qu’à 10 h que les étudiants, choqués, épuisés et affamés, ont pu rejoindre leurs camarades de l’autre côté de la rue et prendre un peu de repos. Des enseignants sont venus leur témoigner leur soutien, ainsi que des voisins, parents, cheminots, personnels hospitaliers et un élu. Une conférence de presse s’est improvisée dans la foulée, mêlant étudiants et enseignants, afin de répondre aux propos officiels sur le calme supposé de l’évacuation et l’évaluation des dégâts qu’aurait généré l’occupation des lieux.

En effet, selon Georges Haddad, cité par l’AFP, la facture s’élèverait à « plusieurs centaines de milliers d’euros » alors même que « 800 000 euros » auraient été investis ces dernières années dans la rénovation du site. Ces déclarations ne font, semble-t-il, pas l’unanimité. Julien Fretel, enseignant en science politique à Paris 1, livre sa vision du sujet :

Suite à ces évènements, un grand rassemblement de soutien avait lieu ce soir à Tolbiac.

*Les prénoms ont été modifiés.

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