L’alibi humanitaire

Rony Brauman dénonce les prétextes, voire les mensonges, qui justifient si souvent les guerres aujourd’hui.

Olivier Doubre  • 4 juillet 2018 abonné·es
L’alibi humanitaire
photo : Le 5 février 2003, Colin Powell brandit une fiole d’anthrax devant le Conseil de sécurité de l’ONU pour justifier l’intervention américaine en Irak.
© TIMOTHY A. CLARY/AFP

Une guerre peut-elle être juste ? C’est le sujet central de la discussion menée par l’anthropologue Régis Meyran avec Rony Brauman, président de Médecins sans frontières (MSF) de 1982 à 1994. Celui-ci souligne notamment que « “guerres justes” et “guerres humanitaires” sont aujourd’hui des synonymes » et que « la distinction entre celles-ci et les autres appelle des précisions ». Certes, le recul historique permet de juger, voire de justifier, certaines interventions armées, comme celles contre l’Allemagne nazie ou le Japon militariste jusqu’en août 1945… Mais, fussent-elles justifiées, peut-il y avoir réellement des guerres « humanitaires » ?

Face à des pouvoirs autoritaires, voire génocidaires, commettant des massacres, des crimes de guerre ou contre l’humanité, il est à tout le moins possible d’approuver certaines interventions. Dans d’autres cas, une action militaire peut également être engagée dans le but de sauver des civils gravement menacés par un ou plusieurs belligérants. Il s’agit toutefois de savoir si ce but a priori légitime l’est réellement, alors que le droit international bannit le recours à la force. Rony Brauman reconnaît avoir « pu approuver ou au contraire critiquer certaines [actions] ». « Ainsi, poursuit le médecin, j’ai soutenu la guerre de l’Otan au Kosovo, mais pour des raisons qui n’étaient pas celles que l’Otan mettait en avant, alors que j’ai critiqué celles de la Somalie et de Libye. De même, j’estime justifiées plusieurs des interventions ou guerres menées au nom de la sécurité, tout en critiquant la plus folle de celles-ci, à savoir l’invasion de l’Irak, ainsi que la deuxième phase de la guerre en Afghanistan. »

Après une époque où l’on a tant vanté le droit d’ingérence humanitaire, celui-ci a connu un certain nombre d’entorses, ou pire : un usage vicié dès le départ. Les grandes puissances n’hésitent plus aujourd’hui à maquiller une action armée en « guerre humanitaire », masquant ainsi leur dessein véritable de conquête ou d’intervention dans un conflit déjà en cours. Ces « mensonges » au nom de l’humanitaire sont donc devenus fréquents, essentiellement destinés aux opinions publiques des pays intervenants. Rony Brauman ne condamne pas toutes les guerres, mais distingue précisément les « guerres dites justes » d’une « rhétorique humanitaire » aujourd’hui « prédominante dans les discours de justification ». Et le médecin de souligner que « prétendre garantir la protection des populations » au nom des Nations unies signifie, en fait, que c’est bien « la guerre que réhabilite l’ONU, alors même qu’elle a été créée pour la prévenir ». Rony Brauman, en analysant cette contradiction, met ainsi en garde le lecteur contre toutes les « fausses raisons d’entrer en guerre », sans céder toutefois aux théories du complot.

Guerres humanitaires ? Mensonges et intox Rony Brauman, Conversation avec Régis Meyran, éd. Textuel, 128 p., 15,90 euros.

Idées
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