Procès France Télécom : les victimes racontent leur enfer

Trois semaines après le début du procès France Télécom, jeudi 23 mai, d’anciens cadres dirigeants témoignent des stratégies managériales brutales mises en place par le groupe pour les inciter à quitter le navire.

Marion Dugrenier  • 24 mai 2019
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Procès France Télécom : les victimes racontent leur enfer
photo : Didier Lombard, ancien PDG de France Télécom, arrive au tribunal jeudi 23 mai.
© LIONEL BONAVENTURE / AFP

Onzième journée d’audience, la parole est aux victimes et à leurs familles. Daniel Doublet, un ancien cadre de 71 ans, est la première des 39 parties civiles à s’avancer à la barre, jeudi 23 mai. Face à sept ex-dirigeants de son entreprise, qui comparaissent pour « harcèlement moral », l’homme témoigne des stratégies managériales brutales mises en place à son encontre par la direction de France Télécom entre 2006 et 2010. En poste en Martinique, Daniel Doublet est muté en 2006 en métropole, à 450 kilomètres de sa famille. Pour les juges d’instruction, cités par la présidente du tribunal, il s’agit d’une « mobilité géographique et fonctionnelle forcée et d’un déclassement professionnel doublé d’une diminution de salaire ». Un mail édifiant vient étayer son récit : « La solution qui apparaît la plus sûre pour France Télécom est donc la n° 2 : affectation de M. Doublet en métropole sur un poste si possible éloigné de son domicile. »

Bon gré mal gré, le cadre accepte le poste, s’use en allers-retours hebdomadaires entre Besançon et la région parisienne. Une mutation aux allures de « mise au placard ». Son nom disparaît de l’organigramme de l’entreprise. « Je n’avais plus de poste, raconte-t-il. J’étais un chargé de mission sans lettre de mission. Toutes les semaines, je quittais ma femme et mes enfants pour ne pas travailler ! » Ses trente-deux candidatures à d’autres postes pour rapprochement familial, entre 2006 et 2008, restent lettre morte. Treize mois durant, il reste chez lui à ne rien faire. « Une onde de choc formidable pour toute ma famille, poursuit l’ancien cadre. Mes jeunes garçons en perdent tous leurs repères. Ma femme et moi cessons de voir nos amis, ingénieurs dans d’autres entreprises. À partir du moment où vous n’êtes plus rien, vous avez honte. »

Tableau similaire pour Guy Deschamps, qui, fébrile, s’avance à son tour devant la cour du tribunal de Paris. En guise de préambule, il s’excuse de ses difficultés d’élocution : « Je suis sous antidépresseurs depuis douze ans. » Autant de temps qu’il attend ce procès : l’émotion est intacte. Ancien cadre dans le Nord-Pas-de-Calais, lui aussi disparaît de l’organigramme France Télécom à partir de 2006. Trop jeune de quelques mois pour bénéficier du congé de fin de carrière, il enchaîne alors « mutations fonctionnelles forcées, suppression de ses fonctions d’encadrement et missions successives et dévalorisantes », notamment aux archives, rapportent les juges d’instruction. Lorsqu’on lui annonce sa mutation au « service national des consommateurs », une plateforme d’appel, il demande : « Où est la patère pour que je me pende ? ». « Utilise un pistolet avec silencieux pour ne pas troubler les collègues », lui rétorque son supérieur. Des années de souffrance, reconnues comme maladie professionnelle en 2012, qui ont eu « un retentissement énorme sur sa vie », déplore son avocate. Un sanglot brise la voix de l’homme alors qu’il évoque les répercussions de son état de santé sur sa situation familiale : « Les relations avec mes filles se sont détériorées. Aujourd’hui je n’ai plus de nouvelles. »

Alors que l’atmosphère se tend des deux côtés de la barre, ce jeudi après-midi, un troisième témoignage bouleversant plonge le tribunal dans un silence respectueux. C’est celui de Marie-Pierre Bugaud, veuve de Michel Bugaud. « Mon mari s’est donné la mort le 23 novembre 2006 », déclare-t-elle en guise d’introduction. Un an plus tôt, dans un mail adressé à ses supérieurs, le cadre récemment promu parle de ses difficultés à remplir ses nombreuses missions. « Comment revenir à une situation plus normale ? », concluait-il. Dans les faits, Michel Bugaud cumule les charges de travail de son nouveau poste à Bordeaux et de celui qu’il a quitté à Poitiers, où vit toujours sa famille.

Sa femme, une enseignante retraitée de 59 ans, n’est pas partie civile dans le procès, mais souhaite porter la parole d’une « victime invisible ». Elle dépeint la dernière année qu’a vécue son conjoint comme une descente aux enfers. « Pris dans une sorte d’engrenage », il est « la tête dans le guidon et ne voit pas le mur. D’une certaine manière, il était piégé ». Un matin, le couple part en même temps travailler. Quelques heures plus tard, Marie-Pierre Bugaud apprend que son mari a fait demi-tour pour se suicider à leur domicile. « Est-ce que votre mari avait une personnalité fragile ? », l’interroge Me Topaloff, avocate des parties civiles. « Non, il n’a jamais eu de problème psychologique, affirme la veuve. Même si vous êtes fragile, le monde du travail n’est pas là pour vous fragiliser davantage. »

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