Qu’est-ce qu’un « génocide » ?

Bernard Bruneteau analyse les usages et mésusages de ce concept juridique à l’heure des concurrences mémorielles.

Olivier Doubre  • 14 mai 2019 abonné·es
Qu’est-ce qu’un « génocide » ?
© crédit photo : Collection Particuliere Tropmi / Manuel Cohen/AFP

Les génocides des Arméniens par les Turcs (à partir de 1915), des Juifs par les nazis (durant la Seconde Guerre mondiale), des Cambodgiens par les sbires de Pol Pot (1975-1979), des Tutsis par les Hutus rwandais (au printemps 1994) ou celui, plus « ponctuel », des Musulmans bosniaques de Srebrenica (juillet 1995) sont généralement ceux comptabilisés au cours du sanglant XXe siècle. Même s’ils sont tous l’objet de tentatives de négation, ils ont eu lieu, avec leurs caractéristiques propres, ont été organisés et commis, de façon planifiée, après la désignation précise et le recensement (souvent méticuleux) des victimes en tant que groupe par celui des bourreaux. Ils correspondent bien au concept, forgé dès 1944, par le juriste Raphael Lemkin, juif polonais, né en 1900 dans l’actuelle Biélorussie, devenu citoyen états-unien, mort à New York en 1959. Pourtant, s’ils sont reconnus par la Commission des droits de l’homme des Nations unies, ils ne le sont pas par la communauté internationale. Ainsi, celui des Arméniens attend toujours, non seulement la reconnaissance de la Turquie (impensable, tout particulièrement pour l’actuel autocrate d’Ankara, Erdogan), mais aussi de l’ONU en tant que telle et, plus largement, de manière définitive par la communauté internationale…

Malheureusement, les crimes de masse ont été légion au siècle dernier – et il est à craindre que la liste ne soit pas close pour l’avenir. Ni même en ce qui concerne le siècle dernier. Lesquels relèvent juridiquement de la notion de génocide ? Quid en effet de la famine délibérément organisée par Staline en Ukraine au début des années 1930, causant la mort de centaines de milliers de personnes ? Quid du massacre de Nankin en 1937, où l’armée japonaise assassina au moins 300 000 Chinois ? Quid du Timor oriental après la prise de possession indonésienne en 1975 ? Quid du Tibet, occupé par la Chine depuis 1950 ? Enfin, doit-on aussi étendre la notion aux massacres des Amérindiens à partir de 1492, à la « traite négrière » et aux violences de l’impérialisme colonial occidental ?

C’est tout l’apport de ce livre exigeant du politiste et historien des idées Bernard Bruneteau, enseignant à l’université de Rennes-I, « afin de permettre l’accès au droit », « en réponse à l’activisme de la mémoire et à l’engagement émotionnel banalisant le terme en l’inscrivant dans les joutes de l’espace public », effet d’une véritable « concurrence victimaire », que de « délimiter rigoureusement les frontières du concept peu anodin de génocide ». Jusqu’à pointer « l’invention d’un “génocide vendéen” »… Un ouvrage de fond nous amenant à nous méfier de l’usage de certaines « inepties » en vogue aujourd’hui autour du crime des crimes le plus monstrueux. Et qui en déconstruit avec brio « ses usages intéressés ou ses mésusages ignorants ».

Génocides. Usages et mésusages d’un concept, Bernard Bruneteau, CNRS Éditions, 224 pages, 22 euros.

Idées
Temps de lecture : 3 minutes

Pour aller plus loin…

« La science est la meilleure alliée des luttes pour la santé environnementale »
Entretien 2 avril 2025 abonné·es

« La science est la meilleure alliée des luttes pour la santé environnementale »

Nadine Lauverjat et François Veillerette, la déléguée générale et le porte-parole de l’association Générations futures, se battent pour articuler santé, écologie, alimentation et agriculture saine. Au fil des années, ils ont œuvré à rendre visibles les victimes de pesticides et à contrer la désinformation.
Par Vanina Delmas
Cette encombrante démocratie
Idées 2 avril 2025 abonné·es

Cette encombrante démocratie

En France comme dans d’autres sociétés libérales, l’État de droit subit la vindicte du gouvernement et de l’extrême droite politique et médiatique. Qui sont ses ennemis et quels effets ont leurs assauts ? Analyses de la revue Pouvoirs.
Par François Rulier
Palestine : quatre auteurs pour l’histoire
Essais 26 mars 2025 abonné·es

Palestine : quatre auteurs pour l’histoire

On ne compte déjà plus les livres parus sur Gaza depuis le 7 octobre 2023. Nous en recensons ici quelques-uns qui portent des regards très différents sur la tragédie.
Par Denis Sieffert
George Monbiot : « Après l’hégémonie culturelle néolibérale, nous risquons celle du fascisme »
Entretien 26 mars 2025 libéré

George Monbiot : « Après l’hégémonie culturelle néolibérale, nous risquons celle du fascisme »

Journaliste, activiste écolo et enseignant à l’université d’Oxford, George Monbiot publie, avec le réalisateur de documentaires Peter Hutchison, un réquisitoire implacable sur l’hégémonie culturelle et l’organisation du capitalisme néolibéral.
Par Olivier Doubre