(Re)découvrir Franco Fortini…

Poète, essayiste, marxiste critique, Franco Fortini fut l’un des intellectuels les plus importants en Italie après-guerre. Il est pourtant l’un des plus méconnus en France.

Olivier Doubre  • 5 juin 2019 abonné·es
(Re)découvrir Franco Fortini…
© crédit photo : Leonardo Cendamo/Leemage/AFP

Poète reconnu et admiré dans la péninsule, Franco Fortini (1917-1994) fut surtout un intellectuel « total » bien de son temps, intervenant dans le débat politique, social et philosophique, qui commence à se faire un nom dès l’immédiat après-guerre alors qu’il combat encore dans les maquis socialistes de la Résistance au nord de l’Italie. Son nom apparaît dans la plupart des grandes revues intellectuelles engagées à gauche, dans cette période où les débats en Italie sont particulièrement riches et nourrissent fortement la pensée progressiste européenne.

Curieusement, Franco Fortini, figure intellectuelle majeure d’une pensée marxiste critique et anti-stalinienne (1), demeure extrêmement méconnu en France. Il comptait pourtant parmi ses amis Edgar Morin ou Roland Barthes. Alors qu’il est l’un des principaux traducteurs de Proust dans la péninsule, mais aussi de Brecht ou de Goethe, et a discuté au fil de ses écrits la pensée de Walter Benjamin, de Lukacs, d’Adorno ou d’Auerbach, il est traduit depuis 1963 outre-Rhin par le philosophe Hans Magnus Enzensberger. La maison d’édition Nous fait donc aujourd’hui un travail important pour le lecteur francophone, dans la lignée de celui qu’elle accomplit depuis de nombreuses années en traduisant des textes inédits d’écrivains transalpins comme Carlo Levi, ou en publiant littérature et poésie contemporaines novatrices.

Dans ce premier recueil, ces articles traduits pour la première fois peuvent ainsi être considérés comme tout à fait centraux dans la démarche de Franco Fortini, puisqu’ils traitent de « la fonction et du rôle des intellectuels » dans la société du « néocapitalisme », dès l’immédiat après-guerre, et de leur évolution au fil des décennies suivantes. Dans le premier, « Le Silence de l’Italie » (1944), il s’interroge sur leur place dans une Italie sortant de la dictature fasciste et largement isolée des échanges intellectuels depuis plus de deux décennies. La péninsule s’apprête à connaître son fameux « miracle économique », transformation radicale, à passer d’une société traditionnelle à une société de consommation et de culture de masse. Aussi, sa lecture des auteurs de l’École de Francfort se révèle fondamentale sur ces questions pour comprendre l’évolution du pays, sur laquelle Pasolini s’interroge au même moment et avec qui Fortini ne cessera d’entretenir un dialogue intellectuel aussi fructueux que parfois tendu (2).

On suit ainsi, au fil de ces textes qui conservent une « brûlante actualité » (selon son traducteur, Andrea Cavazzini, dans sa préface), toute sa rigueur intellectuelle et son infatigable travail d’analyse du « capitalisme avancé » qui transforme – et broie – sous ses yeux la société italienne, accompagnant là les travaux et les « enquêtes ouvrières » des intellectuels « opéraïstes », dont il est l’un des figures tutélaires (même s’il aurait certainement récusé la formule)…

La Conscience aux extrêmes. Écrits sur les intelectuels (1944-1994) Franco Fortini, traduit de l’italien et présenté par Andrea Cavazzini, éd. Nous, 128 pages, 15 euros.


(1) Auparavant, pour le public français, seul un documentaire, magnifique, intitulé Fortini/Cani, de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet, lui a été consacré, dans une adaptation de son texte Les Chiens du Sinaï, écrit au lendemain de la guerre des Six-Jours.

(2) On lira dans ce recueil son essai Pasolini politique, paru en 1979, quatre ans après la disparition du poète et cinéaste.

Idées
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