Le poisson, c’est pour madame ?

Nos assiettes sont genrées à plusieurs titres : contenu et préparation. Pourquoi ? Et au prix de quelles discriminations ?

Agathe Mercante  • 24 juillet 2019 abonné·es
Le poisson, c’est pour madame ?
© crédit photo : Ian Nolan/Cultura Creative/AFP

Dis-moi quel est ton genre, je te dirai ce que tu manges. Aux femmes les yaourts, les volailles et les boissons chaudes ; aux hommes les viandes rouges, les fromages et les céréales (1) ! Sans même s’étendre sur des considérations de pur marketing, le genre influe sur la façon dont hommes et femmes s’alimentent, mais aussi sur l’éducation qu’ils ont reçue. De ce constat ont découlé, au fils des ans, des théories parfois radicales : celle de la sous-alimentation volontaire des femmes, ainsi gardées « inférieures » car plus petites et moins fortes que les hommes. Ou encore celle de l’aliénation de ces dernières via le culte de la minceur, qui les amène à penser beaucoup trop à leur alimentation, et pas assez aux inégalités qui en découlent. Marie Plessz ne partage pas l’ensemble de ces avis. Elle constate néanmoins qu’hommes et femmes ne sont pas égaux devant leur assiette.

L’alimentation est-elle genrée ?

Marie Plessz : Oui, elle l’est même à trois niveaux. Le goût, tout d’abord : il y a des goûts qui sont associés à la masculinité et d’autres à la féminité. Par exemple, la viande rouge est considérée comme un aliment d’homme. À l’inverse, les fruits – tout ce qui est sucré – ou le poisson – tout ce qui est léger – seraient plutôt réservés aux femmes. Le travail domestique lié à l’alimentation, ensuite, est encore massivement assumé par les femmes.

Le dernier niveau concerne les compétences liées à l’alimentation. La santé, le bien-être de la famille, le bien-nourrir sont une responsabilité que l’on attribue aux femmes. Elles développent donc, au fil de leur vie, des compétences culinaires, nutritionnelles et organisationnelles. Elles doivent savoir préparer des plats différents, connaître les valeurs des aliments – par exemple, savoir que la mayonnaise, c’est gras – et maîtriser les repères nutritionnels : savoir ce qu’on doit manger et à quel âge. C’est d’ailleurs à elles que les pouvoirs publics s’adressent quand ils mènent des campagnes sur ces thèmes. Aussi, les femmes ont plus de connaissances que les hommes en la matière.

L’alimentation est-elle un facteur de discrimination des femmes ?

Elle l’est, mais de façon très indirecte. Au cours d’une étude que j’ai menée sur l’alimentation dans les classes populaires, j’ai rencontré des femmes qui avaient renoncé à chercher une promotion dans leur travail ou décidé de conserver un emploi à temps partiel pour continuer de prendre soin de leurs enfants et de leur mari. Et dans ce soin, il y a l’alimentation.

Et d’un point de vue nutritionnel ?

Cela dépend vraiment des contextes historiques. Il y a la thèse de Priscille Touraille (2) qui explique que les hommes ont limité l’accès des femmes à l’alimentation, en particulier à la viande, depuis le paléolithique. Elles sont par conséquent plus petites et plus facilement dominées, parce que physiquement plus faibles. C’est un très beau récit qui marche au moins jusqu’à la Première Guerre mondiale. On a des écrits d’historiens qui montrent, par exemple, que, quand on rémunérait les paysans en nature, les portions que l’on donnait aux femmes après une journée de travail aux champs étaient plus faibles que celles octroyées aux hommes. Alors qu’elles travaillaient tout autant ! Mais dans les pays développés, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, depuis que l’on a rendu accessibles à presque tous les rations quotidiennes de calories et mis fin aux problèmes de carences, le stigmate se retourne. Aujourd’hui, les goûts que l’on associe à la féminité correspondent aux normes nutritionnelles. Du coup, les hommes sont désavantagés par leurs avantages : ils boivent trop de boissons alcoolisées, mangent trop de viande, on les ressert à table, on impose aux garçons de finir leur assiette. Ils sont donc les premiers touchés par l’obésité, les maladies cardiovasculaires, etc.

Le culte de la minceur renforce-t-il les inégalités femmes-hommes ?

Dans l’esprit des femmes, le « beau » corps, le corps « désirable » est un corps mince. C’est le corps de la réussite sociale : la femme bourgeoise est mince, l’homme riche se promène avec une femme mince. Pour l’homme, c’est plutôt la hauteur qui compte. Aussi, pour eux, la messe est dite, à moins de porter des talonnettes ou de poser sur une marche à côté de Carla Bruni. Pour les hommes, il faut s’accepter ; pour les femmes, il faut travailler son corps. Ce sont donc deux formes très différentes d’inégalités et de charge mentale.

Marie Plessz est sociologue, chargée de recherches à l’Inra, coauteure de Sociologie de l’alimentation (Armand Colin).


(1) « Étude individuelle nationale des consommations alimentaires », Anses, 2017.

(2) « Dimorphismes sexuels de taille corporelle : des adaptations meurtrières ? Les modèles de la biologie évolutive et les silences de l’écologie comportementale humaine », sous la direction de Françoise Héritier, EHESS, 2005.

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