Le nazisme, berceau du management

Spécialiste de l’Allemagne nazie, l’historien Johann Chapoutot retrace la reconversion d’anciens SS dans la formation des entreprises allemandes du boom économique après-guerre.

Olivier Doubre  • 15 janvier 2020 libéré
Le nazisme, berceau du management
© STAFF/AFP

Nombre de spécialistes de l’extrême droite ont, depuis longtemps, noté l’attraction qu’exerce l’ultralibéralisme sur des thuriféraires ou des nostalgiques du nazisme ou du fascisme, ainsi que leur détestation – a priori paradoxale – de l’État. Paradoxale, puisqu’on aurait d’abord pensé que leur engouement pour les régimes totalitaires allait de pair avec un pouvoir fort, violent, voire sanguinaire, indissociable d’un État tout-puissant, arbitraire, broyant les corps et les consciences. Et pourtant… Outre la prudente nécessité, juste après 1945, de s’éloigner un temps du champ politique, l’anticommunisme virulent pendant la guerre froide et une certaine volonté de revanche (ou de relèvement national) – sur le plan économique – vont amener nombre d’anciens des « chemises noires » en Italie, ou de la SS en Allemagne, à se recycler au sein du monde de l’entreprise. Au service de ce qui va bientôt s’appeler le « miracle économique », vantant « le triomphe de la liberté occidentale » (face à la menace stalinienne), non sans se défaire de certaines « traditions » lorsqu’elles ne sont plus « adaptées aux temps nouveaux »

Exit donc, en Allemagne, « l’obsession de la race, du péril juif et la conquête du Grand Espace vital » !

Grand spécialiste du nazisme, de son organisation institutionnelle et de ses ressorts idéologiques, l’historien Johann Chapoutot s’est ainsi penché sur le devenir d’un certain nombre de technocrates nazis et autres officiers SS qui, forts de leur expérience de « meneurs » d’hommes, vont, après-guerre, se tourner vers la « gestion des ressources humaines », « l’organisation » des entreprises ou, plus précisément, le « management ». Brillants diplômés, généralement ingénieurs, docteurs en droit, en histoire ou en économie, ceux-ci n’ont été que (trop) peu inquiétés après la chute du IIIe Reich – quand bien même certains d’entre eux avaient commis des crimes de masse. C’est le cas, en particulier, de l’ancien général SS Reinhard Höhn, spécialiste d’histoire militaire et juriste, qui fonde et dirige des décennies durant, avec l’aide de « vieux camarades », en employant nombre d’autres, une « Académie des cadres » dans la petite ville de Bad Harzburg. Véritable « institut de formation au management », elle accueille, des années 1950 aux années 1990, plus de 700 000 membres de l’élite économique et patronale ouest-allemande, éditant aussi des manuels à succès, enseignant la « gestion des hommes ». Si le management n’est pas une création du nazisme – il est apparu aux États-Unis plusieurs décennies plus tôt –, cette recherche rigoureuse de Johann Chapoutot montre avec brio que son idéologie a été « une des matrices du management moderne » : « De manière tout à fait opportune, les conceptions du commandement et du management développées par Höhn et ses collègues, dès les années 1930, se révélaient étonnamment congruentes à l’esprit des temps nouveaux »

Libres d’obéir. Le management, du nazisme à aujourd’hui Johann Chapoutot, Gallimard, « NRF essais », 176 pages, 16 euros.

Idées
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