Antifascisme : la Gale ne sera finalement pas dissoute

Le Groupe antifa Lyon et environ (Gale) avait été dissous le 30 mars par Gérald Darmanin. Le Conseil d’État vient d’annuler son décret après une audience durant laquelle le ministère de l’Intérieur a peiné à justifier sa décision.

Daphné Deschamps  • 16 mai 2022
Partager :
Antifascisme : la Gale ne sera finalement pas dissoute
© PHOTO : Yasuyoshi CHIBA / AFP

C’est la deuxième fois en un mois qu’un décret de dissolution commandé par Gérald Darmanin est annulé par le Conseil d’État. Cette fois-ci, c’est celui du Groupe antifa Lyon et environs (Gale)* qui vient d’être annulé.

Cette dissolution, qui faisait déjà figure d’exception historique, s’appuyait sur la toute jeune loi « séparatisme ». Mais pour le Conseil d’État, _« les éléments retenus contre le groupement, pris tant isolément que dans leur ensemble, ne justifient pas sa dissolution au regard du code de la sécurité intérieure. »

La décision était assez attendue, même si elle constitue un soulagement pour la Gale et ses avocats. Le dossier du ministère de l’Intérieur pour justifier la dissolution reposait sur trois griefs : des manifestations violentes qui auraient été appelées par la Gale, des appels à la haine et à la violence contre les forces de l’ordre et une utilisation des réseaux sociaux qui légitimerait le recours à la violence, notamment politique.

Problème : ce dossier contenait de nombreuses erreurs, des inexactitudes et des reproches de forme sans fond, qui ont toutes été mises à mal au cours de l’audience du 11 mai qui s’est tenue sous les dorures du Conseil d’État. Pour représenter la Gale, étaient présents les avocats du groupe, maîtres Forray, Bouquin et Lyon-Caen, et Axel F., militant antifasciste désigné par le ministère comme le « leader de la Gale », ce qu’il conteste dès le début de l’audience. En face se trouvait Pascale Léglise, directrice des libertés publiques et des affaires juridiques au ministère de l’Intérieur, et habituée de ce genre de dossier. Très vite, celle-ci peine à justifier la dissolution. Le premier grief reproche à la Gale d’avoir fermé les yeux sur des débordements dans des manifestations, de les avoir encouragés et parfois même d’y avoir participé. Le ministère est censé présenter un dossier étoffé sur la question.

Approximations

C’est là que le bât blesse : Pascale Léglise se trompe sur les origines des manifestations, leurs dates, les personnes présentes, arrêtées et poursuivies à la suite des débordements reprochés. Les reproches vont jusqu’au délit d’intention, puisque « le texte ne dit pas quils commettent des violences mais quils provoquent à la violence », argumente la directrice, sans faits précis pour le justifier.

Même tonalité concernant le deuxième grief, puis sur le troisième : les reproches tournent autour de l’intention et des potentielles conséquences. Presque jamais des faits. La défense en joue en cours d’audience, dans un ping-pong tragicomique : le ministère avance un argument, une capture d’écran, désigne la nébuleuse que serait la Gale ; les avocats et Axel F. le renvoient tour à tour à ses imprécisions.

La liberté d’expression en question

Sur le fond, la liberté d’expression et le droit à la critique, notamment de la police, sont au coeur du dossier. Ce qui se jouait ne concernait pas seulement la dissolution de la Gale, mais bien la définition des limites de l’activisme autorisé, de l’information, et de l’auto-organisation. Et comment le gouvernement peut, ou non, tenter de les contrôler. Les reproches tournent autour de la critique de l’institution policière, du sigle « ACAB » (« All Cops are Bastards » / « Tous les flics sont des bâtards »), du hashtag #FeuAuxPrisons, et de toute une série de slogans utilisés fréquemment par la gauche radicale. Me Lyon-Caen attaque même frontalement le ministère sur sa méconnaissance de l’histoire de la gauche radicale, pourtant à l’origine de la Gale. « Au fond, ce que vous naimez pas, cest la radicalité politique. Et il faudrait que ça se taise. »

Outre ses positions critiques du système policier ou carcéral, la Gale reste un groupe antifasciste. Parmi les reproches qui lui sont adressés figure un tag, apposé sur le local du Bastion social : « Mort aux nazis. » Les antifascistes et leurs avocats l’assument : « Nous sommes en train de débattre de la privation de liberté dexpression de la Gale parce quelle a loutrecuidance de qualifier de nazis ceux qui sont ouvertement nazis. Peut-on priver de liberté des gens pour cela ? » s’enflamme Me Forray. La réponse du ministère fait écarquiller les yeux dans la salle d’audience : « Quand bien même ils seraient nazis, il y a des armes légales pour lutter contre cela. Il y a eu dautres stigmatisations dans lhistoire de personnes sous couvert de justification. » Axel F. rit jaune : « Apparemment, on ne peut pas stigmatiser les nazis… »

La décision du Conseil d’État lui donne tort : si les graffitis sont un délit, ils ne justifient pas encore la dissolution d’un groupe antifasciste.

Société
Temps de lecture : 4 minutes
Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

« Avant, 70 % des travailleurs géraient la Sécu. Aujourd’hui, c’est Bayrou. Voilà le problème »
La Midinale 16 avril 2025

« Avant, 70 % des travailleurs géraient la Sécu. Aujourd’hui, c’est Bayrou. Voilà le problème »

Damien Maudet, député LFI-NFP de Haute-Vienne, auteur de Un député aux urgences aux éditions Fakir, est l’invité de « La Midinale ».
Par Pablo Pillaud-Vivien
L’atelier Missor dans le moule du combat civilisationnel
Enquête 16 avril 2025 abonné·es

L’atelier Missor dans le moule du combat civilisationnel

Ce lieu d’apprentissage de la sculpture et de la fonderie, populaire sur YouTube, est devenu un outil de promotion idéologique pour la droite et l’extrême droite. Début 2025, l’entreprise s’est retrouvée au cœur d’une affaire judiciaire impliquant la mairie de Nice.
Par Zoé Neboit
Face au fichage de « Frontières », les collaborateurs parlementaires exigent des mesures concrètes
Entretien 11 avril 2025 abonné·es

Face au fichage de « Frontières », les collaborateurs parlementaires exigent des mesures concrètes

Après la publication du média d’extrême droite visant plusieurs collaborateurs de députés, une mobilisation inédite s’est tenue à l’Assemblée nationale. Manon Amirshahi, secrétaire générale de la CGT-CP, revient pour Politis sur les dangers que font peser ces pratiques et les revendications portées par les organisations syndicales.
Par Maxime Sirvins
À la Bourse du Travail à Paris, une journée pour dessiner une « sécurité sociale du logement »
Social 10 avril 2025 abonné·es

À la Bourse du Travail à Paris, une journée pour dessiner une « sécurité sociale du logement »

Le mercredi 9 avril, à l’initiative de la Confédération nationale du logement (CNL), plusieurs acteurs du logement, partis politiques et syndicats ont débattu des pistes pour définir les contours d’une sécurité sociale du logement : encadrement des loyers, lutte contre la spéculation, régulation des résidences secondaires…
Par Pierre Jequier-Zalc