Sur la RN 88, le système Wauquiez en roue libre

En Haute-Loire, un projet de déviation routière porté par la région Auvergne-Rhône-Alpes menace 140 hectares d’espaces naturels. Ses opposants dénoncent un chantier en partie illégal, qui mène droit à une catastrophe écologique.

Rose-Amélie Bécel  • 3 mai 2023 abonné·es
Sur la RN 88, le système Wauquiez en roue libre
En octobre 2022, le collectif de la Lutte des Sucs a tenté de bloquer l’arrachage des arbres sur le chantier de la RN 88. Trois personnes ont été placées en garde à vue.
© Lucien Soyere.

Entre Saint-Étienne et Le Puy-en-Velay, la route nationale sillonne à travers les sucs, ces monts typiques des paysages de la Haute-Loire. Mais à l’entrée du village du Pertuis, l’épaisse forêt qui couvre ces dômes volcaniques est brusquement interrompue par des barrières orange qui laissent place à une étendue de souches et de terre. C’est ici que le chantier de la nouvelle RN 88 commence.

Sur cet axe qui relie Lyon à Toulouse, environ 14 000 véhicules traversent chaque jour les communes du Pertuis et de Saint-Hostien. En sommeil depuis trente ans, le projet de dévier la quatre-voies pour contourner les deux bourgs a été rouvert par Laurent Wauquiez en 2017, après son élection à la tête de la région Auvergne-Rhône-Alpes. L’État – gestionnaire des routes nationales – a délégué cette compétence à la région, qui finance à près de 90 % les 226 millions d’euros que doit coûter le chantier.

On dit qu’un centimètre de sol, c’est un siècle de travail de la nature.

En direction du Puy-en-Velay, le nouveau tracé de la RN 88 doit prendre fin à hauteur du hameau de Rabuzac. Dans son sillage, le ruban de bitume de 10,7 kilomètres emportera 140 hectares de terres : champs, forêts et zones humides. « On dit qu’un centimètre de sol, c’est un siècle de travail de la nature », songe Émeric Duclaux, maraîcher, en observant le vol d’un milan royal au-dessus de sa tête.

« La route va détruire 80 hectares de terres agricoles, alors même que la région affiche le soutien aux agriculteurs comme une priorité. J’ai mis des années à trouver les cinq hectares sur lesquels je cultive et je connais des gens qui cherchent encore des terres où s’installer », constate-t-il, amer, face à un habitant de Rabuzac qui ne peut qu’acquiescer.

Pour la région, la déviation de la RN 88 est essentielle au bien être des habitants du Pertuis et de Saint-Hostien, pour les opposants elle entraînera surtout la destruction de 140 hectares d'espaces naturels dont 80 de terres agricoles. (Photo : Rose-Amélie Bécel.)

Dans ce hameau, la nationale coupera une exploitation en deux et l’amputera au passage de dix hectares. Le chantier menace aussi la source qui alimente gratuitement les quelques habitants toute l’année. Le long d’un petit chemin, un riverain désigne de la tête l’eau qui jaillit en continu à l’angle d’un mur de pierres : « J’ai fait venir un plombier hier, pour être raccordé à l’eau de la ville. »

Le sous-sol argileux du pays des sucs, dans lequel l’eau ruisselle très lentement, préserve la ressource même en cas de sécheresse. Une chance pour les habitants, mais pas pour le chantier : cette terre friable doit être excavée jusqu’à 30 mètres de profondeur pour garantir la stabilité de la future route.

Pour garantir la stabilité de la future route, le sol argileux très friable doit être creusé parfois jusqu'à 30 mètres de profondeur. En tout, 3 millions de mètres cube de terre seront déblayés. (Photo : Rose-Amélie Bécel.)

L’ampleur de ces travaux nécessite l’acquisition d’une plus grande superficie de terrain que celle prévue au moment de l’élaboration du tracé dans les années 1990. Problème : la déclaration d’utilité publique (DUP), seul outil juridique permettant l’acquisition de terres par expropriation, date de 1997 et est périmée depuis 2007.

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Écologie
Publié dans le dossier
La folie des grandes routes
Temps de lecture : 11 minutes

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