« Ce n’est pas pour rien que les forces de l’ordre parlent de guerre des images »

Omniprésentes, spectaculaires, autoproduites et autodiffusées, les images des mouvements sociaux s’inscrivent dans un nouveau régime médiatique qu’analyse Ulrike Lune Riboni, chercheuse en sciences de la communication, autrice de Vidéoactivismes, qui en pointe aussi les risques.

Daphné Deschamps  • 11 octobre 2023 abonné·es
« Ce n’est pas pour rien que les forces de l’ordre parlent de guerre des images »
"On constate une extension inédite des possibilités de mise en cause sur la base des images."
© Maxime Sirvins

Ulrike Lune Riboni est maîtresse de conférences en sciences de la communication à l’université Paris-8, et autrice de Vidéoactivismes (éd. Amsterdam, 2023). Ses recherches portent sur la médiatisation des mouvements sociaux, notamment par celles et ceux qui luttent. 

Votre essai effectue un long retour historique sur ce que vous appelez les « vidéoactivismes », et montre qu’un changement s’est produit au cours des dix dernières années, notamment en France. Est-il seulement dû à l’émergence des réseaux sociaux ?

Certains moments internationaux font tournant, comme 2005 avec les attentats de Londres ou 2011 avec la Tunisie. On ne peut pas penser la médiatisation en dehors d’un espace globalisé. Il y a une transformation majeure, qui est due, déjà, à des évolutions techniques évidentes. Nous avons toutes et tous une caméra dans la poche, ce qui était impensable avant. Les jeunes générations n’arrivent pas à mesurer que chaque image avait un coût de développement, de pellicule. Cela transforme fondamentalement le rapport aux images, et pas simplement à la médiatisation. Avec les réseaux sociaux, non seulement on produit, on « prend des images » mais, surtout, on peut les partager. Pour qualifier tout cela, on peut employer le terme d’auto-médiatisation, et dire qu’avec les révoltes après la mort de Nahel, par exemple, les jeunes ont pu auto-médiatiser ce qui se passait. De fait, on pouvait suivre les émeutes sur les réseaux par des biais qui ne sont pas du tout traditionnels.

Les procédures judiciaires de répression de mouvements comme les révoltes après la mort de Nahel ou encore les gilets jaunes ont massivement recouru à des vidéos postées sur les réseaux sociaux. Les personnes qui se filment ont-elles conscience de ces risques ?

Non, on sent clairement cette absence de conscience des risques. Parfois, la vidéo va aider une personne, comme ça a été le cas pour une femme à Marseille accusée par un policier de l’avoir frappé, et poursuivie pour violences : les images ont prouvé que c’était le contraire, et son inculpation a été requalifiée en rébellion. Là, évidemment, la vidéo va permettre de contredire la version policière, qui, on le sait, pèse plus que la parole des inculpés. Mais la vidéo présente deux types de risques, liés à la prise puis à la diffusion des images. La conscience de ces risques est très faible, car on parle de personnes très jeunes, qui font un usage peu réfléchi de réseaux sociaux faisant partie de leur quotidien.

De surcroît, on constate une extension inédite des possibilités de mise en cause sur la base des images. Autour de la réforme des retraites et du 49.3, des arrestations massives ont été effectuées. Des policiers ont pu dire aux personnes gardées à vue : « Si, dans votre téléphone, il y a des images de choses qui brûlent, on considérera que vous avez souhaité filmer, et que c’est le signe que vous auriez pu participer à allumer le feu. » On établit une suspicion de commission de l’acte simplement parce qu’on en a une trace. Sauf qu’avec le changement de notre rapport à l’image, ce geste de la documentation quotidienne, individuelle fait partie de notre vie. D’un coup, il y a des images qu’on ne devrait pas prendre parce qu’elles pourraient être suspectes.

Ensuite, il y a la question des réseaux sociaux. Avec la diffusion, on passe à une sorte d’étape supérieure : on va être inculpé pour « incitation à l’émeute » ou « incitation à l’attroupement

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