« La Zone d’intérêt », comme si de rien n’était…

Le cinéaste britannique Jonathan Glazer met en scène la vie familiale de Rudolf Höss, le commandant du camp d’Auschwitz. Une grande œuvre fascinante sur la banalité du mal.

Christophe Kantcheff  • 30 janvier 2024 abonné·es
« La Zone d’intérêt », comme si de rien n’était…
Les atrocités se déroulant de l’autre côté sont constamment dans son esprit. Mais pas dans celui des Höss.
© BAC Films

On n’entre pas dans La Zone d’intérêt comme cela. Une fois les noms du générique passés, celui-ci perdure, plongeant la salle dans le noir. Une musique monte, comme des plaintes métaphorisées. Le temps s’étire. Alors seulement le film peut commencer. Comme si un sas entre notre réalité et celle du film était nécessaire.

Les premières images paraissent toutefois inoffensives. Une famille allemande, avec cinq enfants dont un bébé, achève un pique-nique au bord d’une rivière. La scène se passe dans les années 1940. Son ambiance bucolique a quelque chose de renoirien (Auguste, le peintre des Canotiers à Chatou ; Jean, le cinéaste d’Une partie de campagne). Puis tout ce petit monde rentre chez soi et regagne une jolie maison. Rien de plus anodin. À ceci près qu’elle jouxte un drôle d’endroit : le camp d’extermination d’Auschwitz.

Présenté en compétition à Cannes où il a reçu le grand prix, La Zone d’intérêt est un geste cinématographique exceptionnel. Le quatrième long-métrage du Britannique Jonathan Glazer met en scène la vie intime et familiale de Rudolf Höss, le commandant du camp. Le cinéaste a pris pour point d’appui le roman éponyme de Martin Amis plus qu’il ne l’a adapté. Il en a surtout écarté la tonalité absurde et grotesque, peu pertinente. Au contraire, Glazer a fait en sorte d’éliminer tout affect dans son regard. Il serait inutile que le film juge Höss de nouveau. Il l’a été en 1947. Condamné par un tribunal polonais à la peine de mort, il fut pendu dans l’enceinte du camp, non loin de la maison qu’il occupait quelques années auparavant.

Le cinéaste montre tout autre chose. Pour cela, il se focalise sur le foyer de Rudolf (Christian Friedel) et Hedwig (Sandra Hüller). Le couple mène une vie bourgeoise, avec domestiques, bonne chère et grand jardin aménagé, que Mme Höss a conçu de A à Z, avec même une petite piscine. M. Höss fait alentour des sorties à cheval avec ses aînés pour qu’ils découvrent la nature. Les parents sont heureux de constater que leurs enfants s’épanouissent dans ce qu’Hedwig voit comme un « petit paradis » – et qu’elle refusera de quitter au prix d’une séparation de plusieurs mois avec son mari, qui a été muté.

Dissociation

Est-on chez les fous ? Derrière le grand mur qui longe le jardin, c’est l’enfer. Dans lequel la caméra ne pénétrera jamais, mais qui se manifeste continûment. Par des cris d’effroi ou des hurlements comminatoires, des coups de feu, des aboiements constants de chiens que l’on devine féroces – alors que celui des Höss est très sympathique – et des fumées qui s’échappent d’un crématorium. Cette façon d’évoquer

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Cinéma
Temps de lecture : 8 minutes