Dans l’Orne, avec les nouveaux paysans

Le réseau Alterfixe tente de trouver une solution concrète au manque de renouvellement des générations d’agriculteur·ices, pour créer une dynamique écologique sur ce territoire rural.

Vanina Delmas  • 26 février 2025 abonné·es
Dans l’Orne, avec les nouveaux paysans
Perrine Delaunay et ses vaches
© Maxime Sirvins

« Les vachounes ! Où êtes-vous ? », crie Perrine Delaunay en parcourant les champs qui entourent la ferme du Mont-Hardy, afin que les bêtes soient aussi sur la photo. Après de longs mois de pluie et de froid, les 70 vaches laitières ont retrouvé le chemin des prairies. Dès qu’elles aperçoivent Perrine, elles s’approchent, sereines. À 26 ans, elle est associée du Gaec (groupement agricole d’exploitation en commun) depuis un an, où elle a repris « l’atelier lait ».

C’est principalement pour les vaches que j’ai choisi cette voie !

P. Delaunay

« C’est principalement pour les vaches que j’ai choisi cette voie ! Même si j’ai grandi à la ferme, et que j’avais ma mini-ferme quand j’étais enfant, je ne me suis pas intéressée au métier avant l’âge de 20 ans. D’ailleurs, c’est ma meilleure copine, qui venait ici en remplacement, qui m’a appris à traire ! », lance-t-elle, avec un rire franc. Quand on lui demande de nous décrire l’exploitation, elle ne réduit pas l’activité aux nombres d’hectares et aux litres de lait produits. Elle parle des animaux, de leurs noms, et notamment des veaux dont elle a du mal à se séparer.

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Dans cette ferme bio en élevage laitier et porcin, située à Saint-Hilaire-de-Briouze, dans l’Orne, le sujet de sa reprise est présent dans les esprits depuis plusieurs années : l’un des trois associés est parti à la retraite en 2024, le deuxième a revendu ses parts mais reste salarié, et le troisième, Gilles Delaunay, pourrait en théorie prendre sa retraite en 2026. Les problématiques qui touchent le monde agricole dans son ensemble n’épargnent pas la Normandie : difficultés à renouveler les générations, accès au foncier compliqué, agrandissement des exploitations, isolement des agriculteurs…

Perrine Delaunay et son père, Gilles, de la ferme du Mont-Hardy, à Saint-Hilaire-de Briouze. (Photo : Maxime Sirvins.)

Selon une étude menée par l’association Bio en Normandie en 2020, entre 500 et 550 fermes bio normandes seront à transmettre d’ici à cinq ans. Nous y sommes. « Il y a vingt ans, on comptait cinq candidats pour une ferme. Aujourd’hui, c’est l’inverse. Je préfère des voisins plutôt que des hectares ! », clame Gilles Delaunay, engagé de longue date à la Confédération paysanne.

Assurer la transmission

Pour parvenir à cette transmission des exploitations tout en développant une agriculture raisonnée, soucieuse de la biodiversité et des paysages, l’idée a germé de tendre la main à celles et ceux qu’on appelle les « Nima » pour « non-issus du milieu agricole » qui souhaitent s’installer ou se reconvertir en agriculture. Une dynamique décuplée après la pandémie de covid-19, notamment par l’importance de la quête de sens dans le métier, et l’arrivée de néoruraux.

En un mois, je suis passée d’employée dans un hôtel quatre étoiles à la conduite d’un tracteur.

Karine

En 2021, un groupe d’acteurs locaux, d’agriculteurs et de citoyens a commencé à cogiter sur les moyens d’assurer la transmission des fermes laitières du bocage ornais. Une réflexion qui s’intégrait dans celles lancées par un groupe de jeunes diplômés des grandes villes dans les environs, notamment avec le réseau Passerelle Normandie et la Coop des territoires, qui développe des projets autour de la transition écologique et de l’alimentation.

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Ainsi est né le camp d’été Alterfixe, qui propose pendant deux ou trois semaines des rencontres entre porteurs de projet et agriculteurs, des visites de fermes, des chantiers participatifs, des moments d’échanges sur le monde agricole, mais également des séances de travail pour élaborer des scénarios d’installation présentés à des acteurs clés du monde agricole : le Civam (1), Terre de liens, l’Ardear (2) mais aussi des représentants de Jeunes Agriculteurs, de la chambre d’agriculture et de la Safer (3).

1

Centre d’initiatives pour valoriser l’agriculture et le milieu rural.

 

2

Association régionale pour le développement de l’emploi agricole et rural.

3

Sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural.

En 2022, le Gaec du Mont-Hardy a accueilli le premier camp sur ses terres pendant trois semaines avec la grande ambition de trouver des repreneurs de fermes laitières. Un enjeu de taille car la Normandie est désormais la deuxième région productrice de lait en France, avec 17 % de la collecte nationale. Le défi est loin d’être relevé : l’élevage, notamment bovin, n’est pas le secteur qui attire le plus les néoruraux. Et parce que les réalités du métier se heurtent bien souvent à l’image idéalisée du retour à la terre.

« Ici, c’est un peu la coloc du pain »

Les réalités du métier d’agriculteurs, Karine les découvre depuis quelques mois en tant que salariée agricole à mi-temps dans une ferme laitière. Ce jour, elle n’est pas en salle de traite mais dans les bureaux de la Menuise, un espace de travail partagé à Athis-Val-de-Rouvre, afin de peaufiner son projet d’installation agricole de transformation de lait en glace artisanale bio. Un objectif qui a mûri en cinq ans, lié à un changement de vie radical. En parallèle de ses études en communication et services clients, elle enchaîne les emplois dans le milieu de la restauration et de l’hôtellerie, à Paris, Montpellier et Londres.

Karine, salariée agricole, qui souhaite se lancer dans la fabrication de glace artisanale bio. (Photo : Maxime Sirvins.)

En 2019, après une expérience managériale éprouvante, elle décide de faire du bénévolat dans des fermes urbaines et du woofing, puis de se lancer dans une formation agricole maraîchage à l’école Dubreuil, à Paris. « En un mois, je suis passée d’employée dans un hôtel quatre étoiles à la conduite d’un tracteur, d’abord en test d’une activité de maraîchage dans une ferme en Île-de-France, puis pendant un an de stage dans le Calvados. »

ZOOM : Une dynamique fertile

Le projet Alterfixe essaime dans d’autres territoires. En Mayenne, il est porté par la Coopérative d’installation en agriculture paysanne (CIAP53) et les Projets alimentaires territoriaux de la Mayenne. Un premier  parcours immersif en agriculture paysanne a eu lieu à Montflours, en septembre 2024. Le prochain week-end de réflexions aura lieu du 16 au 18 mai, à Craon, et le camp d’été se déroulera du 27 juin au 12 juillet, à Saint-Georges-sur-Erve dans les Coëvrons. Dans le Lot-et-Garonne, un premier week-end de rencontres aura lieu du 3 au 6 avril, puis le camp aura lieu du 18 juillet au 1er août. Dans l’Orne, la dynamique se poursuit avec deux week-ends de réflexions à l’auberge participative autogérée El Capitan : du 18 au 20 avril puis du 13 au 15 juin. Le Camp Orne 2025 est prévu du 22 octobre au 1er novembre 2025.

Elle tombe amoureuse de la Suisse normande et s’y installe, aidée par de multiples opportunités, que ce soit dans des fermes, ou en tant que coordinatrice d’Alterfixe. « Être salariée agricole dans une ferme laitière m’a permis de découvrir la traite des vaches, le secteur laitier et d’aider un fermier qui bosse seul depuis huit ans et qui cherche un associé. Mais j’ai réalisé que c’est quand même costaud sur le plan physique, donc je ne me vois pas faire ça à temps plein ! », déclare-t-elle, avec lucidité.

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Le temps long et le tâtonnement ont également été des graines précieuses pour l’éclosion du projet d’Aurore et François, qui ont fait partie de la première promo d’Alterfixe. « Ici, c’est un peu la coloc du pain », lancent-ils, avec un grand sourire. Dans leur maison située à Lougé-sur-Maire, une pièce a été sommairement aménagée en fournil pour assurer les trois fournées de pain au levain hebdomadaires. Le jeudi, c’est Nicolas qui fait voltiger la farine et qui pétrit la pâte.

Les prémices d’un projet collectif plus ambitieux prend forme, progressivement. « Notre souhait est d’avoir des terres pour cultiver des céréales et les transformer en farine, mais également pour de l’élevage et de l’agroforesterie, car c’est un apport agroécologique précieux pour les sols », précise Aurore.

François et Aurore, boulangers-paysans en cours d’installation. (Photo : Maxime Sirvins.)

Le couple pensait pouvoir reprendre les terres familiales en Picardie, mais cela n’a pas pu se concrétiser. Alors ils s’engagent dans une série de stages en Mayenne, en Île-de-France, dans le Massif central puis en Normandie, où ils ont trouvé l’appui paysan nécessaire. Pour s’adapter au territoire, ils donnent un coup de main dans une ferme laitière et apprennent les rudiments du métier. Ils pensent un temps changer de projet pour une exploitation en polyculture-élevage mais reviennent à la panification au levain, après la rencontre d’un paysan-boulanger du coin. Il accepte de transmettre son savoir et son emplacement à Aurore sur le marché d’Argentan.

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C’est elle qui s’est lancée dans le parcours à l’installation, après avoir obtenu son brevet professionnel responsable d’entreprise agricole (BPREA). Elle construit alors son plan de professionnalisation personnalisé (3P) avec la chambre d’agriculture, prévoit les différents stages obligatoires et reçoit la dotation jeune agriculteur (DJA) de 25 000 euros pour son projet jugé viable économiquement.

Réseautage et entraide

« Avant de nous lancer, nous avons rencontrés beaucoup de monde pour nous initier aux métiers agricoles. Mais cela a pris du temps car le principal facteur limitant pour s’installer est l’accès au foncier, précise François, qui travaillait dans l’informatique et qui dévore depuis des années des livres sur l’agroécologie. Finalement, le temps qu’on a mis pour nous installer nous a été utile pour maturer le projet, et nous autofinancer au maximum afin d’éviter un emprunt. »

Parallèlement, ils ont mené la bataille pour obtenir quelques hectares de terres face à des agriculteurs qui auraient bien aimé agrandir leur exploitation. La Safer accepte de leur vendre 7,5 hectares cultivables. Une belle victoire pour un projet alternatif qui ne rentre pas tout à fait dans les cases étriquées de l’administration. « La prochaine étape : le volet collectif de notre projet ! Pour cela, nous devons acquérir une plus grande surface cultivable, et retaper toute la grange pour la transformer en lieu de stockage de grains et en fournil collectif, avant l’été si possible ! », s’enthousiasme Aurore.

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Si le camp Alterfixe n’a pas réalisé leur installation concrète, il les a rassurés sur leur désir d’avenir agricole, et a fait le lien avec des dizaines d’agriculteurs et producteurs locaux. Une voie royale pour lutter contre l’isolement qui sévit en ruralité, et contre les assauts inlassables du modèle agricole productiviste dominant. Le réseautage et l’entraide sont les véritables richesse d’Alterfixe.

Nouvelle dynamique

Au total 121 personnes ont participé aux évènements depuis trois ans, et même si une seule ferme laitière a été reprise, le bilan est encourageant : une dizaine de personnes ont entamé une formation agricole ; dix autres sont salariées agricoles ; un projet d’élevage caprin est en réflexion ; une paysanne galettière s’est installée ainsi qu’un couple de paysans-boulangers ; et quatre autres sont en cours d’installation. Et au moins dix-sept nouveaux habitant·es, qui ont moins de 40 ans, ont été comptabilisés sur le territoire. Une nouvelle dynamique prend aussi forme en dehors des fermes.

Lors du dernier camp Alterfixe, on nous a parlés de ce restaurant qui ne demandait qu’à être repris.

Olivier

À Sainte-Honorine-la-Guillaume, village de 334 habitant·es, une agitation nouvelle jaillit du restaurant en hibernation depuis bientôt un an. À l’intérieur, les artisans s’activent pour finir de tout rénover avant le printemps, car la mythique Auberge Sainte-Honorine va très bientôt retrouver un nouveau souffle grâce à Justine et Olivier. Ces trentenaires sont également passés deux fois par le camp Alterfixe, afin d’explorer les possibilités de créer une ferme-auberge, alimentée par les légumes produits en maraîchage sur leurs terres.

Justine et Olivier, qui reprennent le restaurant à Sainte-Honorine-la-Guillaume. (Photo : Maxime Sirvins.)

Justine, cheffe cuisinière expérimentée, est aux fourneaux, et Olivier, maraîcher. Mais les réalités financières pour acquérir des terres, une maison, une grange, et une cuisine aux normes les a refroidis. Malgré une année à travailler non-stop en Suisse « pour mettre un maximum d’argent de côté », ces baroudeurs, adeptes de festivals alternatifs, ont pris conscience des besoins financiers que demande un tel projet, même avec une philosophie de vie fondée sur la sobriété.

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« Et lors du dernier camp Alterfixe, on nous a parlés de ce restaurant qui ne demandait qu’à être repris, avec l’accord de la municipalité », glisse Olivier. « Honnêtement, il correspond à toutes nos attentes : en location, avec une habitation et un jardin, dans cette région qu’on adore, et à 15 minutes de la plupart de nos futurs fournisseurs ! », s’enflamme Justine, qui a déjà plus de 80 idées de recettes à tester. Il ne reste plus qu’à tout chiffrer afin de proposer un menu ouvrier abordable pour la semaine et un menu plus élaboré pour le week-end. Une certitude : on y croisera la galaxie Alterfixe, que ce soit à table, dans les casseroles ou dans les assiettes.

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