« Je voulais continuer à travailler »

Au bout de près de six ans de procédure, Florian Deygas a gagné contre son entreprise et obtenu que son licenciement soit jugé nul. Ce conducteur de bus avait été licencié peu de temps après avoir été diagnostiqué d’une sclérose en plaques.

• 2 avril 2025
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« Je voulais continuer à travailler »
© Claudio Schwartz / Unsplash


Au bout de près de six ans de procédure, Florian Deygas a gagné contre son entreprise et obtenu que son licenciement soit jugé nul. Ce conducteur de bus avait été licencié peu de temps après avoir été diagnostiqué d’une sclérose en plaques. Son entreprise n’avait pas respecté les préconisations de la médecine du travail. Elle a aussi été condamnée pour harcèlement moral. Florian nous raconte son combat.


Un soir de mars 2016. J’avais 26 ans. J’étais au volant de mon bus lorsqu’une sensation étrange a traversé tout mon corps. Ma jambe ne répondait plus. J’ai garé le véhicule en urgence et appelé le Samu. Quelques jours plus tard, le diagnostic est tombé : sclérose en plaques. J’étais conducteur chez Trans-Landes depuis deux ans, après avoir été pompier et secouriste à Paris. Mon métier me passionnait. On me parlait d’évolution. Je croyais naïvement qu’un salarié malade pouvait continuer à travailler dignement.

L’angoisse, l’humiliation, la sensation de ne plus exister autrement que comme un problème.

Après quelques mois d’arrêt, j’ai repris le travail avec courage, en mi-temps thérapeutique. La médecine du travail avait prescrit des aménagements adaptés à mon état : un véhicule automatique, un rythme allégé, un accompagnement spécifique. Mais l’entreprise a fait en sorte que ces aménagements ne soient pas tous respectés. On m’a affecté à des véhicules inadaptés. J’ai été isolé, dénigré, humilié. Dès mon retour, un supérieur m’a accueilli d’un « Comment va l’immigré ? », alors que je suis né en France. Ce propos raciste, comme d’autres, a été tenu devant témoins. Rien n’a été fait.

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Cette violence verbale s’est ajoutée au mépris, aux pressions, à la remise en cause de ma parole et de mon état de santé. Dans l’année 2017, on me refuse par téléphone une reprise à temps partiel thérapeutique. S’ensuit une descente aux enfers psychologique. L’angoisse, l’humiliation, la sensation de ne plus exister autrement que comme un problème. Je m’accroche malgré tout. Jusqu’à ce qu’en 2019 la médecine du travail me déclare inapte. Mon employeur m’a alors licencié. J’avais 30 ans. Ma carrière était brisée.

Mais je n’ai pas baissé les bras. J’ai saisi la justice. Et après plusieurs années de procédure, en octobre 2023, la cour d’appel de Pau m’a donné raison. Elle a reconnu que j’avais été victime de harcèlement moral, de propos racistes avérés, et que les préconisations médicales avaient été ignorées. Mon licenciement a été jugé nul. La cour a constaté que la direction connaissait ces faits et a laissé faire, sans jamais me protéger. Elle a choisi le silence, puis l’acharnement. Mon ancien employeur est allé jusqu’en cassation. Le 19 mars 2025, la Cour de cassation a confirmé cette décision. Ce que j’ai vécu était injustifiable.

Ma souffrance ne vient pas de ma maladie. Elle vient de ce que l’on m’a fait subir après.

Aujourd’hui, j’ai 35 ans. Je vis en invalidité. Je suis épuisé. Mais je suis debout. Ce que j’ai vécu, tant d’autres le vivent encore. Malades, accidentés, en situation de handicap, beaucoup sont poussés dehors, culpabilisés, marginalisés. Trop souvent, les préconisations médicales sont ignorées. Trop souvent, les employeurs ne sont pas inquiétés.

La reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé (RQTH) ne protège pas les travailleurs handicapés. J’ai dénoncé ces pratiques. Rien n’a changé. C’est pour cela que je m’engage, depuis plusieurs années, dans le monde associatif. Pour alerter, accompagner, sensibiliser. Pour faire en sorte que cette violence ne se reproduise pas. Pour que le mot « travail » ne soit plus synonyme de souffrance pour celles et ceux qui vivent déjà l’épreuve d’un problème de santé.

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Je pense à toutes les personnes qui subissent en silence, n’osent pas parler, ne savent pas comment se défendre : mon combat est aussi le vôtre ; j’espère que mon témoignage vous aidera à tenir bon, à vous faire entendre, à croire qu’un autre traitement des salariés est possible. Ma souffrance ne vient pas de ma maladie. Elle vient de ce que l’on m’a fait subir après. Et je veux le dire clairement : ce harcèlement, ce silence, cet acharnement judiciaire, je les ai vécus au sein d’une entreprise publique, dirigée depuis des années par des élus landais se réclamant du progrès social. Pas un mot, pas un geste, pas un soutien. Ce silence est une forme de trahison. Il faut que cela change.

Et puis il y a ma compagne, Jennifer, mon pilier depuis dix ans, celle qui m’a porté quand je tombais, qui a cru en moi-même quand je doutais. Et notre petit garçon, Mattéo, arrivé en pleine tempête, qui chaque jour m’offre ses « je t’aime » comme un baume sur les blessures. Le 14 juin prochain, nous nous marierons. Ce sera notre victoire à tous les trois. La preuve que, malgré tout, la vie continue, l’amour reste, et que rien, jamais, ne pourra vraiment nous briser.

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