Gino, menacé d’extradition vers la Hongrie : « Même si je gagne ma liberté, il faudra continuer la lutte »
En liberté conditionnelle après plus de quatre mois de prison, le militant antifasciste Rexhino Abazaj, dit « Gino », se livre à Politis avant l’audience décisive du 9 avril.

© Maxime Sirvins
Arrêté en novembre 2024 à Montreuil par la police antiterroriste française, Gino (Rexhino Abazaj), militant antifasciste albanais, est visé par un mandat d’arrêt européen émis par la Hongrie. Il est accusé d’avoir participé à une attaque contre des militants néonazis lors d’une contre-manifestation à Budapest en 2023, et risque jusqu’à 16 ans de prison s’il est extradé. Après cinq mois de détention à la prison de Fresnes, la cour d’appel de Paris a décidé, le 26 mars, de le remettre en liberté sous contrôle judiciaire. La justice française doit rendre sa décision sur son extradition le 9 avril.
Comment êtes-vous devenu antifasciste ? Comment avez-vous commencé à militer ?
Je me suis éveillé politiquement à l’adolescence, alors que je vivais en Italie. À cette époque, le racisme était très répandu en Italie. Il y avait beaucoup de discriminations envers les migrants. Ça a été concomitant avec la crise économique. Plus précisément, ma famille et moi, comme beaucoup d’autres familles de la classe ouvrière, avons été touchés par la crise de 2008. C’est comme ça que j’ai commencé à m’intéresser à la politique.
C’était important de comprendre ce qui se passait dans mon propre pays, et d’essayer de trouver des réponses pour proposer de meilleures politiques et améliorer la vie des gens. J’ai entamé lentement mon chemin, et naturellement, je me suis rapproché de l’antifascisme. En Italie, à l’école, on nous enseignait beaucoup l’histoire de l’antifascisme parce qu’il est censé être un pilier fondamental de la société italienne. C’est d’ailleurs inscrit dans la Constitution, donc son importance est indéniable.
Que signifie être antifasciste aujourd’hui, pour vous ?
C’est une question difficile. Tout d’abord, cela signifie s’opposer évidemment à l’idéologie fasciste, une idéologie de violence, de domination et d’oppression entre les humains. C’est la domination d’hommes puissants sur d’autres hommes, ou plutôt sur d’autres êtres humains, car il y a aussi une dimension sexiste : la domination des hommes sur les femmes. C’est une idéologie où l’État doit contrôler entièrement la société et supprimer les libertés sociales et politiques des individus.
Le fascisme naît d’une crise du système capitaliste.
L’histoire nous enseigne à quel point ces idées sont dangereuses et mènent les sociétés à des guerres incessantes. L’impérialisme est aussi une composante du fascisme, c’est indéniable, car le fascisme naît d’une crise du système capitaliste. Aujourd’hui, on voit fleurir des mouvements néofascistes partout. Ils utilisent parfois une rhétorique « antisystème » avec une esthétique vaguement « de gauche », pour séduire les classes populaires, tout en entretenant des liens étroits avec les puissants et les riches, qui les financent.
Vous évoquez la question du racisme et du traitement des personnes migrantes dans votre politisation. Comment voyez-vous aujourd’hui la volonté du gouvernement italien d’utiliser l’Albanie pour y expulser les personnes qu’elle ne veut pas sur son territoire. Cela relève-t-il d’une politique fasciste ?
Oui. Le gouvernement de Meloni présente cela comme une idée « révolutionnaire » : utiliser un pays tiers pour « gérer » les migrants avant qu’ils n’entrent dans l’UE. Mais ce n’est pas nouveau : l’Italie considère aujourd’hui l’Albanie comme un ami malléable, de la même manière que l’Italie fasciste le faisait il y a cent ans et lorsqu’elle l’a occupée de 1939 à 1943. C’est extrêmement insultant pour les Albanais qui, d’ailleurs, ont massivement protesté devant ces centres de rétention. Il y a eu de l’opposition en Albanie comme en Italie, notamment de la part d’associations de défense des droits humains.
Finalement, le projet a été mis à mal par la justice italienne. [Fin mars, le gouvernement italien a élargi l’usage de ses centres de rétention en Albanie, initialement prévus pour les migrants secourus en mer, afin d’y envoyer aussi ceux déboutés du droit d’asile en Italie, malgré de vives critiques et des blocages judiciaires, N.D.L.R.]. Les États ne se contentent plus seulement de protéger l’Europe des migrants, en les traquant à l’intérieur de ses frontières, mais désormais en déplaçant leur défense à l’extérieur de la « forteresse Europe ».
En France, vous avez été arrêté par la police antiterroriste. Comment voyez-vous l’utilisation des forces antiterroristes contre des antifascistes et des militants politiques ?
C’est extrêmement dangereux. Quand l’antifascisme est traité comme un danger terroriste, cela signifie que l’État considère les militants antifascistes comme une menace pour la sécurité nationale. C’est inacceptable, surtout dans des pays comme la France ou l’Italie, dont l’histoire repose en partie sur l’antifascisme. Et on voit d’autres cas inquiétants en Europe, particulièrement en Allemagne de l’Est, avec ce qu’on appelle l’affaire Antifa-Ost. [Plusieurs militants ont été condamnés pour des attaques contre des militants nazis, N.D.L.R.].
En Allemagne, en Saxe, un corps de police spécial appelé Soko LinX a été créé. Ils travaillent 24 heures sur 24 et sont en quelque sorte spécialisés dans la chasse aux militants antifascistes. Depuis l’affaire Lina E. [condamnée à cinq ans et trois mois de prison ferme dans l’affaire Antifa-Ost, N.D.L.R.], cette unité de police traque les antifascistes allemands dans toute l’Europe. Certains d’entre eux sont également liés à l’affaire de Budapest.
Aujourd’hui, beaucoup d’entre eux sont en prison, car ils se sont rendus. Ils ont décidé de poursuivre leur combat depuis leur incarcération pour tenter d’échapper à l’extradition. D’autres sont toujours en fuite. Cela montre combien il est important pour les autorités d’arrêter et de punir les antifascistes, mais pas les néofascistes ou les néonazis. Maintenant, il va falloir être attentifs, réfléchir sérieusement et espérer que cela ne se reproduise pas dans d’autres pays.
Avant votre arrestation en France, pensiez-vous que les autorités françaises pourraient vous arrêter ?
Je savais que cela arriverait un jour ou l’autre, mais je ne savais pas quand. J’étais dans l’attente de cette arrestation. Être en fuite, ce n’est pas quelque chose de facile. De nos jours, la police est capable d’attraper la plupart des gens qui tentent de s’échapper. Quand c’est arrivé, je l’ai simplement accepté et j’ai compris qu’une nouvelle étape du combat commençait bel et bien.
Comment s’est passée votre détention à Fresnes ? Quelles étaient les conditions ?
J’y ai passé quatre mois et demi. Je ne dirais pas dans les meilleures conditions, car une prison comme Fresnes est très particulière. C’est probablement la plus vieille prison de France, si ce n’est l’une des plus vieilles. Elle est conçue pour accueillir beaucoup de détenus, mais ce type de prison n’est pas adapté aux normes et réglementations modernes en matière d’organisation carcérale. C’est aussi un cauchemar logistique, et il y a beaucoup de choses qu’on n’a pas le droit de faire, comme passer du temps hors de la cellule.
D’accord, il y a les deux heures de promenade, qu’on passe à l’extérieur. Mais sinon, on reste enfermés 22 heures dans sa cellule, sauf si on a accès à certaines activités, et la plupart des gens n’y ont pas accès. C’est une prison difficile, il y a tout simplement trop de personnes. Ils peuvent certainement faire mieux comme conditions, mais la prison de Fresnes n’est vraiment pas un endroit qui devrait exister, surtout en 2025.
Et comment vous êtes-vous senti durant ces quatre mois ?
Il y a eu des moments de stress, des moments difficiles, même un peu de colère envers la prison, c’est sûr, mais la plupart du temps, j’étais, je crois, calme. Je m’évadais en lisant des livres et aussi en regardant les informations pour comprendre ce qu’il se passait à l’extérieur. De toute façon, c’est la seule chose possible, car pour je ne sais quelle raison, les journaux sont interdits sauf pour les articles qui peuvent être imprimés et envoyés par la poste. La télévision est la seule source d’information disponible. J’ai aussi ressenti toute la solidarité des gens de l’extérieur, et en particulier celle du comité qui m’a soutenu.
L’État hongrois ne prend pas au sérieux les droits humains, ni l’État de droit, ni même le droit international.
Je ne cesserai jamais de les remercier, car ils ont fait un excellent travail pour sensibiliser le public français à mon cas et à celui de l’affaire de Budapest. En Italie, c’est pareil : il y a un autre comité composé de tous mes amis et camarades. J’ai reçu beaucoup de lettres et de cartes postales, et j’ai aussi passé du temps à les lire et à y répondre. Cela m’a apporté beaucoup de joie et sans cela, la période aurait certainement été beaucoup plus difficile. Je crois aussi que les prisonniers ordinaires, comme les détenus de droit commun, traversent des moments difficiles, car la plupart d’entre eux n’ont pas autant de soutien que moi.
Et maintenant que vous êtes libre, comment allez-vous ?
Je vais très bien. Bon, j’ai attrapé un petit rhume à cause du vent et du soleil, je ne sais jamais comment m’habiller, c’était presque plus simple en prison ! Mais sinon, je suis heureux de pouvoir marcher dans la ville, voir mes amis, parler avec eux, revoir ma famille. On oublie souvent combien la liberté est précieuse jusqu’à ce qu’on nous l’enlève. Je peux aussi me déplacer librement. Le juge ne m’a pas imposé de restriction sérieuse, à part l’interdiction de quitter la France. Ça a été une bonne surprise.
Viktor Orbán a annoncé le retrait de la Hongrie de la Cour pénale internationale (CPI) pour accueillir Netanyahou, poursuivi par un mandat d’arrêt pour crime de guerre et crime contre l’humanité. Qu’est-ce que cela révèle de la vision d’Orbán ?
J’ai lu la nouvelle hier soir, et je ne suis même pas surpris. C’est vraiment impressionnant de voir Orbán serrer la main de Netanyahou. Cela montre une fois de plus que l’État hongrois ne prend pas au sérieux les droits humains, ni l’État de droit, ni même le droit international. Cela en dit long sur le manque de respect des droits humains en Hongrie. L’affaire Netanyahou est débattue depuis longtemps à la CPI, et il semble qu’Orbán et son régime aient une vision très claire de la question des crimes contre l’humanité, ce qui est inquiétant.
Et, d’un autre côté, concernant l’affaire de Budapest, je pense que cela apportera aux juges davantage de preuves et les incitera à réfléchir davantage à la décision qu’ils doivent prendre concernant mon extradition vers la Hongrie. C’est certes une mauvaise nouvelle, mais cela pourrait être positif pour prouver ce que nous avons essayé de montrer depuis tout ce temps avec notre combat devant les tribunaux, et aussi dans les médias. Car la Hongrie a été critiquée tant dans les médias que dans les tribunaux.
Du jour au lendemain, vous êtes devenu un sujet d’attention. Y a-t-il des thèmes que vous souhaiteriez aborder au-delà de votre propre affaire ?
C’est un peu étrange pour moi d’être sous les projecteurs, car je ne suis pas une figure politique ou intellectuelle. Lors de mes autres interviews, j’ai toujours essayé de ne pas faire de cette affaire une histoire personnelle, car je ne suis pas le seul à être traqué par le régime hongrois. Il y a beaucoup d’autres antifascistes dans l’affaire de Budapest, ainsi que dans l’affaire Antifa-Ost en Allemagne. J’invite les gens à se tenir informés de l’évolution de ces deux affaires, à ne pas abandonner la lutte et à toujours être antifasciste.
C’est absolument essentiel pour tous. Il y a des militants qui se battent sans relâche, qui se mettent en danger contre cette menace, et nous devons continuer à les soutenir. Même après le 9 avril, je continuerai à lutter et à parler des autres militants antifascistes, de la même manière que j’ai reçu tout le soutien nécessaire pendant mon incarcération. Nous resterons solidaires, nous continuerons à parler d’eux et à les soutenir par tous les moyens possibles. Quelle que soit l’issue le 9 avril, le combat continuera. Même si je gagne ma liberté, il faudra continuer la lutte.
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