« La science est la meilleure alliée des luttes pour la santé environnementale »

Nadine Lauverjat et François Veillerette, la déléguée générale et le porte-parole de l’association Générations futures, se battent pour articuler santé, écologie, alimentation et agriculture saine. Au fil des années, ils ont œuvré à rendre visibles les victimes de pesticides et à contrer la désinformation.

Vanina Delmas  • 2 avril 2025 abonné·es
« La science est la meilleure alliée des luttes pour la santé environnementale »
À Beauvais, le 31 mars 2025.
© Maxime Sirvins

Nadine Lauverjat est déléguée générale de l’association Générations futures. Auparavant, elle a travaillé dans une association de recherche thérapeutique sur le cancer et a été administratrice d’Inf’OGM et du Réseau environnement santé. François Veillerette est porte-parole de l’association Générations futures, chargé des questions politiques et scientifiques. Il a fondé l’association avec l’ingénieur agronome Georges Toutain, en 1996. Il a cofondé le Réseau environnement santé et a été président du réseau européen Pesticide Action Network Europe pendant dix ans.

La loi contre les polluants éternels, aussi appelés Pfas (1), a été adoptée fin février. Est-ce le signe que l’écologie et le principe de précaution gagnent du terrain ?

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Per- et polyfluoroalkylées.

François Veillerette : C’est surtout le signe que le lobby des Pfas est moins bien organisé que le lobby de l’agriculture… pour le moment ! D’ailleurs, ceux qui étaient organisés ont gagné, comme Tefal, qui n’est pas concerné par la loi votée. Et puis cela ne fait pas si longtemps que la bataille contre les Pfas a commencé en France, donc l’industrie n’a pas encore enclenché de processus d’adaptation, contrairement au lobby agricole. La différence avec l’agriculture, c’est que les champs français ne peuvent pas être déménagés à l’étranger, contrairement aux usines.

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Nadine Lauverjat : Plusieurs facteurs ont été déterminants pour cette victoire : les relais d’opinion politiques étaient moins puissants que dans le monde agricole et la mobilisation citoyenne a été très puissante et rapide, notamment sur les réseaux sociaux et des influenceurs. De plus, le député Nicolas Thierry [du groupe Écologiste et social], qui portait cette proposition de loi, a su trouver des alliances transpartisanes. Il y a dix ans, le sénateur Joël Labbé [Groupe écologiste-Solidarité et territoires] avait fait la même chose pour faire passer la loi interdisant l’utilisation de produits phytosanitaires par les personnes publiques et les particuliers. Je pense que c’est la bonne méthode à adopter en matière de santé publique. Pour preuve, la loi contre les Pfas a obtenu près de 80 % des votes.

Des entreprises productrices de Pfas ont annoncé leur fermeture : Solvay, à Salindres (Gard), et Chemours, à Villers-Saint-Paul (Oise). Le dossier des Pfas est-il emblématique des défis qui nous attendent sur les liens entre écologie et industrie ?

N. L. : Dès les annonces de fermeture d’usine, nous avons communiqué pour dénoncer l’attitude des industriels et soutenir les salariés. En tant qu’écologistes, nous devons être très clairs là-dessus : il est inacceptable que des industriels rejettent dans l’environnement des polluants et qu’ensuite ils s’en aillent sans prendre en charge la dépollution. En même temps, le chantage à l’emploi est indéfendable et destructeur. Certains politiques ont dit que c’était de la faute de Générations futures si ces sites ferment, mais ce n’est pas du tout repris par les travailleurs, qui ont bien conscience de la problématique générée par l’entreprise. On demandait du suivi, de la transparence et des réductions de rejets !

La science est-elle un rempart face aux pressions des lobbys ? 

F. V. : Le volet scientifique fait partie de l’ADN de Générations futures puisque le fondateur principal, Georges Toutain, était un ingénieur de l’Institut national de l’agronomie (Inra). Il m’a toujours dit qu’il fallait fournir des données précises sur les pesticides, les perturbateurs endocriniens, car, sans argument scientifique, nos campagnes ne vaudraient rien. Ces dernières années, nous avons engagé une toxicologue, une pharmacienne et une ingénieure chimiste, car la science est la meilleure alliée des luttes pour la santé environnementale ! Avoir des études scientifiques solides est nécessaire, mais pas suffisant si la science réglementaire ne les prend pas en compte.

Il faut débusquer les incohérences réglementaires pour rester à la hauteur dans le rapport de force.

F.V.

Par exemple, pour l’exposition des riverains aux pesticides : le document guide de l’Efsa, l’Autorité européenne de sécurité des aliments, estime qu’un enfant de 14 ans pèse 60 kg. C’est leur norme alors que, dans la réalité, tous les enfants de 14 ans ne pèsent pas ce poids, loin de là, donc on sous-estime leur exposition. Il faut débusquer ce genre d’incohérences réglementaires pour rester à la hauteur dans le rapport de force, car lorsque les firmes chimiques perdent un peu de terrain sur le plan politique et législatif, elles mettent tout en œuvre pour les réintroduire via ces documents techniques qui échappent aux négociations politiques. La technique n’est pas neutre !

Cette semaine a lieu le procès de la famille Grataloup contre Bayer-Monsanto. Les parents de Théo se battent depuis des années pour faire reconnaître le lien entre les malformations de leur fils, et son exposition in utero à un désherbant à base de glyphosate. Comment les luttes menées par les victimes de pesticides ou leurs familles peuvent-elles faire bouger les choses ?

N. L. : En 2007, on recevait des témoignages de professionnels et de riverains et on constatait le fossé immense : d’un côté, les riverains accusaient les professionnels de les intoxiquer et, de l’autre, les professionnels se sentaient pointés du doigt. On a choisi de travailler de manière spécifique avec les professionnels afin qu’ils fassent eux-mêmes émerger leurs problématiques, et ainsi sensibiliser leurs confrères. L’association Phyto-Victimes a été créée grâce à la rencontre de Générations futures et de certains professionnels, en particulier Paul François, qui s’était intoxiqué au Lasso, un herbicide produit par Monsanto, et avait entamé des démarches juridiques.

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Ce céréalier de Charente avait l’impression de contacter ses ennemis jurés, et puis on a compris qu’on défendait les mêmes choses. D’autres familles nous ont contactés, des documentaires ont touché un public plus large, d’autres collectifs se sont créés, notamment en 2010 avec le Collectif de soutien des victimes des pesticides de l’Ouest, qui s’est d’abord intéressé aux salariés de l’agroalimentaire. C’est la dimension collective et plurielle des actions qui a permis de faire avancer les choses, avec  par exemple, la création du Fonds d’indemnisation des victimes de pesticides et aussi de montrer les limites, notamment sur les équipements de protection individuelle des professionnels. Il reste quand même des écueils, en particulier la situation des travailleurs saisonniers.

Et la problématique reste plus délicate concernant l’exposition des riverains…

N. L. : Concernant les riverains, c’est encore un combat à mener. Il faut commencer par leur dire que certains troubles aigus qu’ils peuvent ressentir ou observer chez eux sont similaires à ceux que les professionnels agricoles décrivent comme symptômes et, donc, peuvent être liés à l’exposition aux pesticides. Certaines personnes ont engagé des procédures en justice, ont fait des analyses comme les familles d’une école de Léognan, en Gironde, limitrophe des vignes, qui a participé à une campagne et montré la présence de pesticides dans les cheveux des enfants.

La société devrait s’emparer de ces sujets pour inciter les politiques à changer les choses, les lois.

N.L.

Ces mobilisations locales ont permis d’enclencher des procédures juridiques, de mener une bataille pour l’instauration de zones de non-traitement (ZNT) et des mesures de protection des riverains. Ces luttes ont besoin d’être incarnées afin de montrer que des gens lambda ont des symptômes similaires à ceux des agriculteurs, des vraies souffrances, une anxiété permanente. Au ministère de l’Agriculture, au moment où les premières mobilisations émergées, on nous a rétorqués qu’il n’y avait pas de souci pour les riverains de champs ou de vignes, car les produits épandus sont évalués.

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Ce sont des combats indispensables et très médiatisés qui peuvent encourager d’autres familles à déposer plainte. Mais cela demande beaucoup d’effort, de patience, d’énergie. Paul François a obtenu gain de cause au bout d’une dizaine d’années ! Nous sommes très admiratifs, mais cela ne devrait pas reposer sur les épaules de quelques citoyens. La société devrait s’emparer de ces sujets pour inciter les politiques à changer les choses, les lois.

Les combats menés contre les pesticides et aujourd’hui les Pfas font-ils avancer plus globalement la prise de conscience de la santé environnementale ?

N. L. : Dans les années 2010, il y a eu une montée en puissance des enjeux de santé environnementale avec les discussions sur le bisphénol A et son interdiction dans les contenants alimentaires, notamment les biberons. La question des perturbateurs endocriniens commençait à prendre de l’ampleur, tout comme celle de la dangerosité des pesticides pour la santé et l’environnement – même si la toxicité des molécules est différente. Aujourd’hui, les industriels ne peuvent plus autant cacher leurs pratiques. Il y a deux ans, l’idée de créer un Giec de la chimie a été lancée, mais les discussions se sont arrêtées.

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En ce moment, le sujet de santé revient via les problématiques autour de la qualité de l’eau, et avec les Pfas, mais on est loin d’avoir gagné la bataille contre les pollutions chimiques. Nous assistons même à des reculs sur le plan politique, au niveau national ou européen. Le Green Deal [Pacte vert pour l’Europe] a du plomb dans l’aile depuis les dernières élections européennes, car le mot d’ordre est la simplification. Or, la santé environnementale est complexe et demande des contraintes, des réorientations. Dans un monde où tout est basé sur la concurrence des prix, ça ne trouve pas sa place.

F. V. : Dans la perception des problèmes environnementaux, le climat vient toujours en priorité, puis éventuellement un peu la biodiversité, et ensuite la santé environnementale. Même si, en France, il existe un Plan national santé-environnement, une Stratégie nationale sur les perturbateurs endocriniens, ce n’est pas encore perçu comme un sujet en tant que tel, parce que c’est très variable puisque cela concerne les pollutions par les particules, le bruit, les pesticides, la chimie, les ondes… Il faut que la santé environnementale soit prise en compte comme une approche, une discipline même, afin de devenir un des éléments d’une politique de santé, en plus du soin !

Pour les politiques, la prévention se résume au dépistage.

F.V.

Nous militons pour la prévention primaire, c’est-à-dire agir sur les facteurs de risque, dont les facteurs de risque environnementaux. Or, pour les politiques, la prévention se résume au dépistage. Ils ne fonctionnent qu’en silo, donc impossible d’avoir une vision globale qui intègre la santé environnementale. D’ailleurs, le terme « prévention » a disparu de la fonction du ministère de la Santé lors du dernier remaniement de gouvernement ! C’est lié au contexte politique global avec un gouvernement composé de conservateurs, qui nous font entrer dans une ère de régression.

François Veillerette : « Les pratiques agricoles ne changent pas, on consomme toujours autant de pesticides, et le vrai problème du revenu agricole n’est pas réglé. » (Photo : Maxime Sirvins.)

Cette « ère de régression » a-t-elle franchi un nouveau cap avec le quinquennat actuel d’Emmanuel Macron ?

F. V. : On regrette que les progrès obtenus ces dernières années grâce aux mobilisations citoyennes (les ZNT, les tableaux de reconnaissance des maladies professionnelles liées aux pesticides) n’aient pas servi de déclic. Après le Grenelle de l’environnement en 2007, la politique de réduction de l’usage des pesticides s’est mise en place en France, mais les professionnels de l’agriculture et leurs lobbys n’ont cessé de tricher, de traîner des pieds. Aujourd’hui, ils essayent d’aller plus loin en revenant sur l’indicateur historique du plan Écophyto 2030 qui permet de mesurer les usages des pesticides, et d’évaluer leur réduction réelle.

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Contrairement à Élisabeth Borne, qui était ferme sur le sujet de l’indicateur, Gabriel Attal s’est complètement couché sur cette question. En 24 heures, il a accepté toutes les demandes de la FNSEA ! Ainsi, les pratiques agricoles ne changent pas, on consomme toujours autant de pesticides, et le vrai problème du revenu agricole n’est pas réglé. Pour la betterave, par exemple, les difficultés de revenu viennent d’un problème économique, mais le lobby agricole répète que c’est à cause de l’interdiction des néonicotinoïdes. Même sans avoir recours à ces insecticides, la production est élevée et atteint des niveaux de production qu’on n’avait pas au début des années 2000.

C’est comme si nous étions dans une réalité orwellienne où les écologistes seraient anti-science

F.V.

Mais ce n’est pas suffisant pour se faire une marge convenable. Or, si on augmentait le prix d’achat de la tonne de betteraves de 2 ou 3 euros, je pense que cela coûterait moins d’un centime d’euro supplémentaire par carré de sucre pour le consommateur. On n’aurait pas besoin de produire plus pour consolider le revenu des producteurs. C’est une question d’organisation économique, mais les décideurs préfèrent prendre l’environnement comme variable d’ajustement.

La gestion de la crise agricole par le gouvernement a-t-elle attisé les tensions entre monde agricole et écologistes ?

F. V. : Nous sommes dans une période où les écologistes sont vus comme des emmerdeurs. Je milite depuis quarante ans et c’est la première fois qu’une manifestation des agriculteurs de la Coordination rurale de l’Oise s’installe sous mes fenêtres pour me viser, et cibler Générations futures ! Pourtant, je les connais ces responsables syndicaux locaux, on discute parfois et cela a toujours été cordial. Utiliser l’écologie pour cristalliser le mécontentement, parce qu’il y a des difficultés économiques, c’est de la démagogie populiste et dangereuse.

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Récemment, François de Rugy, pourtant ancien ministre de l’Écologie, a tenté de faire passer les écolos pour des marchands de peur. Il a mis en cause la réalité de l’importance de la pollution de l’eau par les pesticides à partir de quelques analyses isolées réalisées sur un faible nombre de paramètres. Je le renvoie au rapport du ministère de la Santé, qui contient des centaines de milliers d’analyses sur 500 paramètres montrant qu’un quart des situations en France sont en dépassement de conformité pour les pesticides dans l’eau ! C’est comme si nous étions dans une réalité orwellienne où les écologistes seraient anti-science, ce que je conteste totalement ! C’est aberrant !

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