La démocratie tremble mais ne cède pas

La condamnation de Marine Le Pen dans l’affaire des assistants parlementaires européens survient dans un contexte international inquiétant. Les noms de ceux qui ont volé au secours de la cheffe du RN devraient édifier les plus naïfs.

Denis Sieffert  • 2 avril 2025
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La démocratie tremble mais ne cède pas
Des magistrats français avant une audience solennelle à la Cour de cassation, le 29 août 2014 au palais de justice de Paris.
© FRED DUFOUR / AFP

La séquence politico-judiciaire qui s’ouvre après la condamnation de Marine Le Pen, le 31 mars, par le tribunal correctionnel de Paris, comporte évidemment un fort volet hexagonal. Qui pour remplacer la cheffe de file du Rassemblement national en 2027 ? Bardella va-t-il être accepté par les caciques de l’extrême droite ? Wauquiez, Retailleau vont-ils faire leur miel de cette élimination précoce ? Laissons la situation se décanter. D’autant plus que Marine Le Pen n’a pas rendu les armes (1). Son avocat va faire appel du jugement de lundi, sans doute en vain. Mais après ? Le RN, à n’en pas douter, va tenter de mobiliser ses électeurs. Jusqu’où ? Et sur quel ton, et avec quel risque de débordement ? Le RN peut-il se « rediaboliser » jusqu’à revenir aux origines extraparlementaires de l’extrême droite ?

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Paradoxalement, il est plus utile que jamais de lire Marine présidente, Dystopie politique, Hakim El Karoui, Guillaume Hannezo et Thierry Pech (éd. Les Petits matins).

La violence des attaques contre la justice, voire contre la présidente du tribunal elle-même, n’est guère rassurante. Pas sûr, cependant, que les électeurs, hormis le noyau dur fanatisé, suivent. La prétention à l’impunité d’un mouvement qui ne cesse de réclamer plus de sévérité pour les petits délinquants, surtout s’ils sont issus de l’immigration, peut faire réfléchir. L’obstination de Marine Le Pen, lundi soir encore à la télévision, à nier la réalité du délit (2,9 millions d’euros de fonds publics détournés aux dépens du contribuable) est sans doute difficile à avaler dans l’opinion. Il est loin le slogan historique du Front national, « Mains propres, tête haute ».

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Ce n’est certes pas la première fois que des politiques hurlent à « la République des juges ». Ce qui est nouveau cette fois, c’est le contexte international dans lequel cette affaire survient. L’ancien procureur de la République François Molins avait raison, avant même le rendu du jugement, de nous inviter à regarder « au-delà de nos frontières ». Il s’inquiétait d’une « mainmise du politique sur le système judiciaire ». C’est peu dire que son inquiétude a trouvé confirmation dans les réactions venues de l’étranger à la condamnation de Marine Le Pen. Les noms de ceux qui ont volé au secours de la cheffe du RN devraient édifier les plus naïfs. L’Italien Matteo Salvini, le Néerlandais Geert Wilders, le Hongrois Viktor Orbán, le Russe Dmitri Peskov, porte-parole de Poutine, et Elon Musk n’ont pas fait que s’émouvoir du verdict.

L’idée que l’exécutif, élu d’une façon ou d’une autre, doit jouir d’un pouvoir illimité, se répand comme une traînée de poudre.

Cette brochette d’illibéraux, d’autocrates et de dictateurs en devenir ou déjà au pouvoir n’a eu qu’un mot à la bouche : « démocratie ». On pourrait presque en sourire venant du représentant de Poutine, qui emprisonne ou empoisonne ses opposants, ou d’Elon Musk qui mène une guerre à mort à la presse, aux universités et aux lieux de savoir. La référence à la démocratie n’est pourtant pas chez eux qu’un mauvais jeu de mots. L’idée que l’exécutif, élu d’une façon ou d’une autre, doit jouir d’un pouvoir illimité, se répand comme une traînée de poudre.

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C’est à croire que le siècle qui nous sépare de l’avènement des fascismes en Italie et en Allemagne était le temps nécessaire à l’oubli. La pratique expéditive du duo infernal Trump-Musk est évidemment la plus édifiante. Sans oublier le limogeage par le gouvernement Netanyahou de la procureure générale d’Israël, au mépris de toutes les règles. Il y a là une contagion dont on ne voit pas ce qui peut l’arrêter. La France, toutefois, possède encore des digues solides qui tiennent plus à sa tradition philosophique qu’à son personnel politique. Voir la lamentable réaction de François Bayrou qui n’a pas été le dernier à critiquer la justice en exprimant son « trouble ». Que dire d’un premier ministre qui jette aux orties les plus précieux de nos principes pour s’éviter le vote d’une censure par le RN ?

Sous la doctrine populiste, on aperçoit aussi l’arrogance sociale : la justice implacable, ce serait juste pour les petits.

Mais les digues sont encore là. Le jugement du tribunal correctionnel, le soin apporté par les magistrats à en donner les motivations en témoignent. Montesquieu n’est pas encore mort. Doit-on rappeler aux manipulateurs de l’opinion que les tribunaux jugent en application des lois qui sont votées par le Parlement ? La séparation des pouvoirs n’oppose donc pas un pouvoir qui serait légitimé par les urnes, à un autre qui ne le serait pas. D’autant que la « démocratie » des populistes est de plus en plus tordue de fake news et de peurs instrumentalisées. Mais sous la doctrine populiste, on aperçoit aussi l’arrogance sociale : la justice implacable, ce serait juste pour les petits. Et puisque j’en suis à citer les classiques, souvenons-nous : « Selon que vous serez puissant ou misérable… » On connaît la fable.

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