À Montreuil, François Ruffin chante la gauche bleu blanc rouge

Avec son objet politique non identifié, « Notre France », le député de Picardie dessine les contours de sa ligne politique, centrée sur le thème de la protection, et lève enfin le voile sur ses ambitions en vue de 2027.

Lucas Sarafian  • 2 avril 2025 abonné·es
À Montreuil, François Ruffin chante la gauche bleu blanc rouge
François Ruffin, avec Alexis Corbière, lors de sa rentrée politique à Flixecourt, dans le nord de la France, le 31 août 2024.
© FRANCK CRUSIAUX / AFP

François Ruffin sort du bois. Il était temps. Car les ambitions du Picard sont connues, racontées depuis un certain temps par tout ce petit microcosme politico-journalistique que l’intéressé cherche à éviter à tout prix. Mais le député de la Somme n’aime pas répondre aux questions que beaucoup se posent depuis de très nombreux mois : Veut-il vraiment se présenter à la présidentielle ? L’assume-t-il pleinement ? Prépare-t-il sa confrontation à venir avec Jean-Luc Mélenchon ?

« Ruffin est une énigme, il est impénétrable. C’est difficile de percevoir la dimension humaine du personnage. D’ailleurs, il a un côté un peu autoentrepreneur de la politique. Mais il incarne quelque chose à gauche, c’est certain. Il doit faire partie de l’histoire qu’on essaie d’écrire, mais il doit être plus clair sur ses intentions », estimait il y a quelques jours un député socialiste.

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François Ruffin doit balayer les doutes et les interrogations. Rendez-vous est donné dans la soirée de ce 1er avril à Montreuil, cette ville de Seine-Saint-Denis qui n’a presque connu que la gauche communiste au pouvoir. Lieu du meeting : la Marbrerie, ancien site industriel, ex-lieu de stockage de peinture et de fûts de bières puis marbrerie spécialisée dans les cheminées et les façades avant de se reconvertir en salle de concert. Les cartons d’invitations ont bien été reçus car la salle est blindée. Les organisateurs revendiquent 1 000 participants. Tout le monde se marche sur les pieds dans la fosse comme au premier étage.

Slogan partout

Sur les murs, un slogan affiché partout : « Notre France ». Onze lettres peintes en rouge et crème, les couleurs de Picardie debout !, le micro-parti de François Ruffin. « Notre France », Raphaël Glucksmann avait d’ailleurs utilisé ces mêmes mots pour le titre de l’un de ses livres en 2016, un essai en forme de réponse au discours identitaire et réactionnaire de l’extrême droite dans lequel l’eurodéputé tentait de défendre les valeurs d’humanisme, d’universalisme et de cosmopolitisme.

‘Notre France’, elle a pour tâche d’empêcher la victoire de l’extrême droite.

A. Corbière

Sur scène, les couleurs du drapeau français sont projetées. Peu après 20 heures, Alexis Corbière lance les hostilités. Après avoir critiqué la défense de Marine Le Pen qui se pose en victime d’une République des juges imaginaire, l’ex-insoumis s’adresse à son ancienne famille politique : « Marine Le Pen réalise une pirouette infâme où les coupables sont présentés comme des victimes. Faites passer les messages à tous nos amis de gauche : n’aidez pas Marine Le Pen à réussir cette pirouette infâme ! » Le député hausse le ton, s’enflamme, sort les griffes et cible Jean-Luc Mélenchon : « Faire mieux, ce n’est pas faire vieux, ce n’est pas reproduire la même chose ! »

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Le cofondateur de l’Après, l’association fondée par les purgés de La France insoumise (LFI) Clémentine Autain, Hendrik Davi, Raquel Garrido et Danielle Simonnet, pose ensuite le cadre de l’initiative politique : « ‘Notre France’, elle a pour tâche d’empêcher la victoire de l’extrême droite. Notre première tâche est d’établir une stratégie électorale qui permet d’éviter les conditions de la défaite. Cette stratégie porte le nom d’unité, l’unité politique. »

Fervent défenseur de l’unité au milieu du bras de fer interminable entre socialistes et insoumis, Corbière plaide pour un candidat commun en vue de la prochaine présidentielle. Sinon quoi ? La compétition à gauche ressemblera à celui qui aura « la plus belle tombe électorale ». Applaudissements nourris dans la salle.

Une armada Ruffin ?

Après les salariés d’Arcelor Mittal à Dunkerque et les femmes de ménages de Sciences Po Paris, François Ruffin monte sur scène. Voix tremblotante, chemise blanche et veste de costume, le député entre dans le dur d’emblée : « On a une force qui naît, c’est une force joyeuse, une force généreuse qui est à même de transformer la colère en espoir. »

On avait prévu, on avait programmé le coup de tonnerre.

F. Ruffin

Aux premiers rangs, le réalisateur Gilles Perret, les communistes Nicolas Sansu, Sébastien Jumel et Patrice Bessac (maire de Montreuil), les écolos Karima Delli, Tristan Lahais et Boris Tavernier, les socialistes Stéphane Troussel (président de la Seine-Saint-Denis), Rémi Cardon, Peio Dufau et Pierrick Courbon, la députée Génération.s Sophie Taillé-Polian, l’ex-insoumise Raquel Garrido. De nombreux maires sont aussi venus l’écouter, comme Florian Lecoultre, édile de Nouzonville (Ardennes), Pierre Polard, de Capestang (Hérault), Jean-Philippe Gautrais, de Fontenay-sous-Bois (Val-de-Marne)… L’armada Ruffin est-elle en train de se constituer ?

D’une voix calme, le député samarien raconte l’internationale fasciste en train de se constituer, il fustige les défenseurs éperdus du libre-échange et de l’économie de marché, il rêve de faire converger les luttes dans tout le pays, il cite Antonio Gramsci ou le philosophe Henri Lefebvre, il dénonce la corruption organisée au sommet de l’État… Au lendemain de la condamnation de Marine Le Pen, Ruffin en remet une couche.

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« Pourquoi avoir choisi le 1er avril ? Certains ont ricané. Est-ce que j’avais une farce à annoncer ? On avait prévu, on avait programmé le coup de tonnerre, lâche-t-il. Elle a distribué des emplois fictifs comme des pains au chocolat. Ils ont les mains sales et la tête basse. » Et le voilà lancé dans une très longue analyse du livre de Jordan Bardella, Ce que je cherche (Fayard), sorti en novembre dernier.

Ruffin fait le portrait d’un homme qui n’a jamais exercé un emploi autre que celui d’être élu, un eurodéputé obsédé par la question migratoire, obnubilé par les déjeuners et les petites manœuvres politiciennes. Une manière d’anticiper la confrontation avec l’héritier naturel de Marine Le Pen ? Le discours s’allonge et le député se transforme en commentateur de la vie politique plutôt qu’en candidat putatif à la présidentielle.

Installer un nouveau récit

À la tribune, le fondateur de Fakir trace tout de même un horizon : la protection. « Voilà notre mot sacré ! » Un thème capable, selon lui, de résorber les fractures sociales et territoriales qui abîment le pays. Face au règne du libre-échange et de ces dirigeants qui ont œuvré à la faillite industrielle, économique, sociale et politique du pays, Ruffin se pose en défenseur d’un protectionnisme de « construction » et non de « rétorsion », un discours qui, selon lui, peut rallumer cette « petite lumière » au bout du tunnel. Une ligne directrice suffisamment porteuse pour 2027 ?

François Ruffin ne se détache pas de ses notes, il ne s’énerve pas, il n’est plus le député trublion de 2017. S’il tente, comme toujours, de relater ces histoires de vies qu’il rencontre au fil de ces déplacements, la colère lui semble lointaine. Désormais, il veut installer un nouveau récit de l’histoire de France d’hier à aujourd’hui, écrire une histoire capable de contrer le discours rance tenu par l’extrême droite.

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Jean Ferrat, la Révolution, le « non » au référendum de 2005, les gilets jaunes, Léon Blum et le Front populaire, la liberté d’expression, la diversité dans le pays, la paix internationale… Le député fait voyager la foule, multiplie les digressions et tente, lentement et sans faire aucune proposition concrète – en dehors d’une loi anti-corruption appelant à « la séparation de l’État et de l’argent » –, de déterminer les contours d’une perspective politique.

« C’est le moment des grands bouleversements, nous pouvons les subir ou nous pouvons les saisir, assure Ruffin. Dans la déprime, l’apathie, l’inertie du pays et de la gauche, le problème aujourd’hui n’est pas la situation, c’est qu’il nous manque une force, une force pour tenter, une force pour essayer, une force pour repousser la fatalité, une force pour saisir la chance. Sans cette force, nous sommes impuissants et nous sommes condamnés à la défaite. »

« Est-ce que ça va marcher ? »

Cette force serait-elle « Notre France », cet objet politique non identifié que François Ruffin ne prend pas la peine d’expliquer ? Depuis un certain temps, le député rêve de lancer une dynamique populaire capable de faire exploser les partis, ces vieilles machines figées, impuissantes devant le rouleau compresseur de l’extrême droite. « Il nous faut rebâtir cette force, cette force qui rassemble communistes, socialistes, écologistes, insoumis, les sans-parti, les sympathisants, une force qui rassemble tous les hommes et femmes de bonne volonté qui, sur la pente du pire, ne veulent pas se laisser glisser. »

Le moment venu, je ne me cacherai pas derrière mon petit doigt et avec des ‘on verra’.

F. Ruffin

Mais au bout d’une heure et demie, le député n’a toujours pas répondu à cette question : veut-il être candidat ? « Ce n’est pas le moment, le moment viendra. Mais oui à cette force, il faudra une incarnation. Ce n’est pas vrai que l’histoire avance sans leader, sans moteur, sans visage et sans nom. Le moment venu, je ne me cacherai pas derrière mon petit doigt et avec des ‘on verra’. Est-ce que je suis sur les rangs ? Évidemment. Évidemment », affirme Ruffin, sourire aux lèvres, devant cette foule qui commence à scander « François, président ! ».

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Prenant un air plus grave, le député Picard appelle la gauche à partir en campagne, de Béziers au Pas-de-Calais, dans toutes les sous-préfectures, les tournois de foot, les compétitions de pétanque, les lotos, les bistrots, les centres sociaux… Objectif : tenir une assemblée populaire cet été pour restituer ces milliers de doléances avant de former, à la rentrée, une « équipe de France » de la gauche et des écologistes. Le calendrier est annoncé. « Est-ce que ça va marcher ? C’est la question qu’on a posée à Jean-Paul Sartre. Lui répondait : ‘Je l’ignore, il faut le faire d’abord.’ » Alors que certains doutes disparaissent, de nouvelles incertitudes surgissent.

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