« J’essayais de faire au mieux, sans penser aux conséquences pour moi »
Martine a travaillé toute sa carrière comme aide-soignante à l’hôpital de Saint-Avold en Moselle. En 2016, on lui diagnostique un cancer de sein. En décembre 2024, sa maladie a été reconnue d’origine professionnelle après un long combat. Elle raconte.
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© Aline Morcillo / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
« Notre pays tient, tout entier, sur des femmes et des hommes que nos économies reconnaissent et rémunèrent si mal. » Martine fait partie de ces travailleuses « essentielles » qu’Emmanuel Macron mettait en avant, le temps d’une allocution, durant la pandémie de covid-19. Aide-soignante à l’hôpital de Saint-Avold depuis 1981, elle a travaillé au sein du service de réanimation, dans lequel elle a été exposée aux rayonnements ionisants. « Tous les jours ou presque, on faisait passer des examens aux patients, sans aucune protection », glisse-t-elle. Et elle y a travaillé 1 112 nuits sur plus de 30 années à l’hôpital.
En 2016, on lui diagnostique un cancer du sein. Elle a alors 58 ans. Sur le coup, la possibilité que son travail soit à l’origine de sa maladie ne lui traverse même pas l’esprit. « Je ne savais tout simplement pas que j’avais été exposée à des facteurs de risque. Personne ne nous en a jamais parlé. » Trois ans après le diagnostic, et alors qu’elle a repris le travail, une collègue lui transmet un questionnaire sur le cancer du sein. Ces douze pages de questions ont été conçues par la CFDT, qui, en Moselle, s’attaque au sujet des origines professionnelles des cancers du sein.
Après l’avoir rempli, elle l’envoie à la CFDT, qui prend contact avec elle. Ensemble, ils examinent de près son dossier. Ils concluent à la possibilité d’engager une procédure de reconnaissance de son cancer du sein en maladie professionnelle. L’aide-soignante a, en effet, de nombreux facteurs de risque professionnel, avec une importante exposition aux rayonnements ionisants et de très nombreuses nuits travaillées. A contrario, elle ne dispose d’aucun facteur de risque extraprofessionnel. « Je n’ai aucun antécédent familial. Je suis la première, dans ma famille, à avoir un cancer », témoigne-t-elle.
Ce dernier point est particulièrement important. En effet, le cancer du sein ne dispose d’aucun tableau de maladie professionnelle aujourd’hui. Sans ce tableau, il faut montrer le lien « direct et essentiel » entre le travail et la maladie pour que celle-ci soit reconnue. Tout facteur extraprofessionnel peut alors empêcher la reconnaissance de la maladie professionnelle.
Se battre, « pour les prochaines sur la liste »
D’une certaine manière, Martine dispose donc d’un dossier « parfait » pour lancer une procédure de reconnaissance. Mais s’engager dans une telle action est loin d’être anodin. « J’ai beaucoup réfléchi, ce n’est pas une décision facile. J’avais repris le travail à l’hôpital et je ne suis qu’une petite aide-soignante », souffle celle qui confie avoir été « un peu perdue » et « en colère » à ce moment-là.
« Je n’arrivais pas à imaginer que ma maladie pouvait venir de mes conditions de travail. Pendant vingt-quatre ans, je prenais des rayons tous les jours, et on nous répétait que ce n’était pas important, que les expositions étaient courtes. J’avais confiance. J’ai toujours essayé de faire au mieux pour les patients, pour l’équipe de l’hôpital, sans penser aux conséquences pour moi. »
Avoir un cancer, ça change la vie. Si ça vient du travail, c’est que je ne suis pas la seule.
Martine
Ce qui la décide à lancer une procédure de reconnaissance, ce n’est pas tant pour elle, que pour « les autres ». « Avoir un cancer, ça change la vie. Si ça vient du travail, c’est que je ne suis pas la seule, donc il faut se battre. Pour changer les conditions de travail. Pour les prochaines sur la liste. » Accompagnée par la CFDT, elle monte un dossier de reconnaissance de maladie professionnelle. Elle comptabilise toutes ses nuits travaillées, et sollicite ses anciennes collègues pour qu’elles témoignent de son exposition quotidienne aux rayonnements ionisants.
« Ce n’est pas facile à faire, il faut dire à tout le monde ‘j’ai un cancer’. Et puis beaucoup des collègues sont encore sur le lieu de travail et ont peur de témoigner », raconte l’aide-soignante, qui obtient tout de même plusieurs attestations. La CFDT, de son côté, la met en contact avec des professionnels médicaux et scientifiques spécialisés. Ces derniers produisent des rapports détaillés sur les expositions professionnelles auxquelles a été confrontée Martine. Une polyexposition qui accroît d’autant plus les risques.
Malgré ce dossier solide, sa demande est refusée à deux reprises. La première fois en décembre 2021 par le Comité régional de reconnaissance des maladies professionnelles (CRRMP) du Grand Est (1). Le second refus intervient trois ans plus tard, en avril 2024, par le CRRMP d’Auvergne-Rhône-Alpes (2). Dans la justification succincte du comité du Grand Est, on peut lire que celui-ci ne retient pas le travail de nuit, car il considère que « le nombre d’années de travail de nuit favorisant la survenue d’un cancer du sein est de l’ordre de vingt années ». Avec 1 112 nuits travaillées étalées sur une trentaine d’années, cela ne correspond, pour le comité, qu’à « un équivalent cumulé d’environ six années d’exercice professionnel ».
Instance composée d’un médecin inspecteur du travail, d’un professeur d’université praticien hospitalier et d’un médecin-conseil régional de l’assurance-maladie.
Quand un CRRMP signifie un refus, l’avis d’un autre centre peut être sollicité par la justice.
Pour son exposition aux rayonnements, le CRRMP juge qu’il n’y a « aucun relevé dosimétrique qui permette d’identifier le niveau d’exposition ». Une absence de relevé qui vient, justement, de l’absence de protection collective, et donc de dosimètres, pour mesurer l’exposition. « Les CRRMP ne prennent pas en compte les attestations de témoin pour estimer l’exposition de Martine », explique François Dosso, militant à la CFDT.
L’affaire portée au tribunal judiciaire de Metz
« J’étais abattue. Je n’y croyais plus. Je ne suis pas procédurière, j’appréhende le tribunal. Mais la CFDT et toute l’équipe m’ont poussée pour qu’on continue à se battre », confie l’aide-soignante. L’affaire est alors portée devant le tribunal judiciaire de Metz. Et celui-ci balaie, sans équivoque, les deux avis des CRRMP, fin décembre 2024.
Il conclut à un lien « direct et essentiel » entre son travail d’aide-soignante et son cancer, « au regard de l’ensemble [des] éléments, de l’exposition avérée de manière habituelle et pendant plusieurs années de [Martine] à des rayonnements ionisants aux effets cancérogènes, s’ajoutant à son exercice professionnel régulier en postes de nuit durant plusieurs années également aux effets cancérogènes ».
La société ne cesse de culpabiliser les comportements individuels, l’hygiène de vie des personnes qui tombent malades.
Martine
Une victoire importante pour elle, mais surtout pour la reconnaissance du cancer du sein en maladie professionnelle. « La société ne cesse de culpabiliser les comportements individuels, l’hygiène de vie des personnes qui tombent malades. Alors qu’on le voit bien, c’est loin d’être tout le temps le cas. C’est inadmissible ! », s’indigne Martine qui compte, avec la CFDT, poursuivre le combat.
François Dosso conclut : « Obtenir une reconnaissance de sa maladie professionnelle, c’est très important. Ça montre que ce n’est pas de la faute de vos choix personnels, mais bien de celle des choix imposés par votre employeur. ».
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