Dans des entrepôts logistiques de Pantin, une grève pas comme les autres
Plusieurs dizaines d’ouvriers de la logistique travaillant pour IMX France se sont mis en grève ce mardi 2 avril pour dénoncer leurs conditions de travail et demander une revalorisation salariale. Une grève inédite dans cette entreprise, et qui se déroule sans syndicats.

Ni drapeau, ni pancarte, ni slogan. Devant l’entrepôt 7 de la plateforme logistique de Pantin, ce mercredi matin du 2 avril, c’est pourtant bien un piquet de grève qui est en train de se tenir. Cela fait 24 heures que la quasi-totalité des ouvriers et ouvrières de la logistique d’IMX France sont en grève. Un mouvement inédit dans cette entreprise, tant par son ampleur que par sa forme. Ainsi, aucun des salariés grévistes n’appartient à un syndicat.
Cela fait plusieurs semaines qu’ils s’organisent, entre eux, pour dénoncer des conditions de travail « terriblement difficiles » et un « manque de considération complet ». « On a fait ça en soum-soum [une expression pour dire « en sous-marin », c’est-à-dire de manière discrète, N.D.L.R.], entre nous. On a commencé à se parler et on a bien vu que le ras-le-bol était généralisé chez les ouvriers », raconte Martine*, la soixantaine et depuis plus de 10 ans dans l’entreprise.
L’intégralité des prénoms, à la demande des salariés, a été modifiée.
Le « ras-le-bol » vient d’une accumulation de choses, témoignant, selon les salariés, d’un « manque cruel de considération ». Des entrepôts très peu nettoyés, d’abord, où la poussière s’accumule à mesure que les colis sont transportés et envoyés partout dans le monde. « On en respire tous les jours, de plus en plus. On est tous malade tout le temps », témoigne Georges. « Il faut dire les choses, l’entrepôt est dégueulasse, il n’y a pas d’autres mots », abonde Norman, son jeune collègue depuis quatre ans dans l’entreprise. « Je fais un peu de tout, de la mise sous pli, de la gestion des stocks, des expéditions », explique-t-il.
On fait du bon boulot, on nous a dit que le chiffre d’affaires a triplé, on veut aussi notre part.
Norman
Des colis lourds, aussi, qui « cassent le dos », et des machines défectueuses, souvent en panne. « Déjà notre travail est épuisant, mais en plus le matériel ne fonctionne même pas », poursuit Norman. Mais, enfin et surtout, des salaires très bas, entre 1 300 et 1 400 euros net, tout juste au-dessus du Smic. « Je suis depuis plus de vingt ans dans l’entreprise, je dépasse à peine 1 400 euros, vous vous rendez compte ? », interpelle Lilian.
Sans prime d’ancienneté, les salaires stagnent, toute la vie. Selon les grévistes, plusieurs entreprises concurrentes du secteur payent leurs salariés autour de 1 700-1 800 euros. « On est sous-payés, c’est clair et net », souffle Martine. Contactée, la direction d’IMX n’a, à l’heure où nous publions cet article, pas répondu à notre sollicitation.
« On a regardé sur Internet comment faire, on ne savait pas «
De ces constats, unanimement partagés, les ouvriers ont voulu en faire part à leur direction. Sans rencontrer l’écoute espérée. Et les forçant, selon eux, à se mettre en grève pour faire bouger les choses. « Moi, je suis très réticent avec l’idée de faire grève. Ce qui m’a convaincu, c’est quand nos responsables ont refusé de nous accorder des vraies augmentations de salaires en nous disant que l’entreprise avait déjà payé les pizzas pour le dîner de fin d’année. C’était clairement la goutte de trop », raconte, encore énervé, Louis. « Vous voyez ce qu’on veut dire quand on parle de manque de considération ? », embraie son collègue.
Tous, ou presque, ont donc décidé de débrayer mardi matin. « On a regardé sur Internet comment faire, on ne savait pas », glisse Judith. Tous les ouvriers avec qui nous avons discuté sont primo grévistes. « Il a fallu que je sois à quelques années de la retraite pour faire grève, vous imaginez », rigole Martine. Une liste de plusieurs revendications a ainsi été envoyée à leur direction. La principale : une augmentation de 10 % de leur salaire. « On fait du bon boulot, on nous a dit que le chiffre d’affaires a triplé, on veut aussi notre part », affirme Norman. IMX France a récemment été racheté par le groupe bpost, une importante entreprise postale belge.
Sans organisation syndicale pour mettre en forme leur colère, le mouvement social est un peu décousu. Les discussions ont lieu à la volée, et les négociations avec la direction restent assez artisanales. Ainsi, mercredi matin, trois responsables sont descendus au pied de l’entrepôt pour discuter avec les grévistes et essayer de les convaincre de reprendre le travail. Une proposition leur est faite, oralement dans un premier temps : le nettoyage sera effectué dans les entrepôts, le jour de grève sera payé s’ils reprennent le travail ce mercredi après-midi, et un audit sur les salaires dans le secteur de la logistique lancé pour envisager, peut-être, une revalorisation salariale.
Les cadres envoyés sur la ligne de production
Une fois les responsables repartis, les discussions vont bon train. Que faire de cette proposition dont les salariés attendent une trace écrite ? « Je pense qu’on va reprendre le travail demain [jeudi 3 avril], s’ils nous payent les deux jours de grève, confie Georges, on a déjà obtenu des choses, c’est un premier pas ». La question de la revalorisation salariale reste dans toutes les têtes. À ce stade, les ouvriers n’ont pas obtenu gain de cause. Et craignent que cet « audit » soit aussi un moyen de faire traîner le sujet ou de décrédibiliser leur demande.
T’aurais vu la tête du mec du marketing, il avait le visage fermé !
Marwan
Malgré tout, la majorité semble vouloir reprendre le travail le lendemain, en attendant la réalisation de cette étude, prévue pour la fin juin. « On veut montrer qu’on est sérieux, qu’on ne veut pas bloquer pour bloquer. Mais on n’oubliera pas nos revendications », poursuit Georges. Surtout, ce mouvement leur a montré les effets concrets de leur mobilisation collective. Pour pallier leur absence, la direction a envoyé les cadres « des bureaux » sur la ligne de production. « T’aurais vu la tête du mec du marketing, il avait le visage fermé ! », rigole Norman.
Désormais, les salariés parlent de mieux s’organiser, notamment en se syndiquant. Plusieurs d’entre eux ont prévu de prendre contact avec des organisations syndicales. Parce qu’ils savent que, pour eux, le plus dur reste à venir. « Ce n’est que la première bataille, souffle Marwan, moi je suis très fier de ce qu’on a réussi à faire en deux jours, je pense qu’on peut tous l’être. On a montré à la direction qu’elle ne pouvait pas faire ce qu’elle veut de nous. Désormais, la balle est dans leur camp. » Tous affirment, sans l’once d’une hésitation, qu’ils sont prêts à « reprendre le combat » si leur direction ne répond pas à leur demande sur les salaires. Georges confie, en guise de conclusion, « mais cette fois, ça sera plus fort, croyez-moi ».
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